Jean-François Hamel et Annie Bouchard, pendant les répétitions de Naufrages.

La mémoire et la mer

Le Théâtre du Double signe de Sherbrooke et le théâtre l'Escaouette de Moncton s'installent au gouvernail de Naufrages, thriller identitaire sur lequel déferlent les lourdes vagues de la mémoire. Enfilez votre imper.
«Cet après-midi, je m'en vais acheter des gros bacs bleus de 45 gallons. On va transporter toute la garnotte au Théâtre Léonard-Saint-Laurent, puis à Moncton, là-dedans», annonce Simon Vincent en considérant dans un des locaux de répétition du Centre des arts de la scène Jean-Besré la rocaille qui ceinture le décor de Naufrages. Joyeux calvaire pour le technicien de scène, mais calvaire amplement justifié (désolé Simon), constatera-t-on dans quelques minutes lorsque les comédiens feront leur entrée et que s'élèvera dans toute la salle la petite musique de la grève sur laquelle on marche. Rien de tel pour que se matérialise dans l'imaginaire du spectateur l'univers maritime au coeur duquel navigue le texte du Madelinot Pascal Chevarie. «Les bacs vont être lourds, mais il faut ce qu'il faut.»
Les bacs seront lourds, presque aussi lourds que les embruns qui frappent sur la mémoire des trois duos de personnages de Naufrages, qu'abordent chacun une main sur le gouvernail - en coproduction si vous préférez - le Théâtre du Double signe de Sherbrooke et le théâtre l'Escaouette de Moncton (où la pièce sera présentée en mars). Trois comédiens estriens (Ariane Bisson McLernon, Jean-François Hamel, Annie Bouchard) et trois comédiens acadiens (Luc LeBlanc, Anika Lirette, Lou Poirier), choisis à la suite de tablées de lectures menées dans chacune des villes, forment la distribution de ce thriller identitaire, casse-tête dans lequel s'emboîtent avec une rare harmonie onirisme poétique et préoccupations socio-environnementales renvoyant à l'actualité brûlante des Îles-de-la-Madeleine.
«Le texte de Pascal est écrit comme un scénario de film, note le metteur en scène Patrick Quintal. On avance dans le mystère au même rythme que les personnages, qui font face à des éléments qui les dépassent et qui tentent de les éclaircir. Nous sommes au départ dans le brouillard, comme le personnage du Noyé dont la mémoire est complètement court-circuitée, puis le brouillard se dissipe peu à peu. C'est mon travail de donner des clés de compréhension au spectateur sans lui donner tout cuit dans la bouche.»Il était un petit navire
«Passer aux Îles-de-la-Madeleine, ça transforme à jamais quiconque est moindrement ouvert. J'ai eu un coup de foudre pour la force de la mer et l'amour des gens.» La comédienne Annie Bouchard parle ici de ses propres étés d'enfance, indolemment égrenés au coeur de l'archipel de rêve, mais elle pourrait tout aussi bien parler du personnage de Corine, citadine envoyée aux Îles pour dynamiter l'épave d'un navire échoué, encastré dans la berge, prélude au projet d'édification d'une digue.
En évitant l'écueil du commentaire sociopolitique lourdaud, Chevarie évoque dans cette partie de facture plus réaliste de son texte la véritable érosion des berges des Îles-de-la-Madeleine (certaines parties de l'archipel peuvent reculer de 15 mètres par année), problème criant qui plonge les insulaires dans un maelstrom où s'entrechoquent considérations sentimentales, environnementales et politiques.
La mer corrode les berges; elle aura aussi corrodé la capacité de Mirko, qu'interprète Jean-François Hamel, a se réconcilier avec le passé. «Je me souviens comme si c'était hier de la première fois que j'ai vu la mer aux Îles, raconte le comédien. J'étais resté en silence pendant de longues minutes à la contempler. Mirko dit que ce n'est pas lui qui retient les choses, que ce sont les choses qui le retiennent, que l'île ne veut pas se laisser quitter. Les éléments sont puissants comme ça aux Îles!»
Naufrages suggère en creux que toute quête identitaire ne se paie qu'au prix d'un long processus de deuil et que, pour le meilleur et pour le pire, le temps finit toujours par faire son travail. Annie, en paraphrasant le personnage de La Jeune Fille: «Les gens auront beau mettre des gros cailloux autour de leurs chalets pour empêcher la mer de venir taper, la mer finit toujours par avoir raison.» Dans sa sagesse, comme dans sa cruauté.
À retenir
Naufrages
Du 5 au 22 février à 20 h
Théâtre Léonard-St-Laurent (200, rue Peel)