La liberté

Ma blonde avait un shower de bébé dimanche à Montréal, elle avait donc décidé de monter dans la métropole dès samedi pour passer plus de temps avec ses amies.
Oh oui les gars, vous avez tout de suite compris : ça signifie que j'allais être seul pour une journée.
Quand elle me l'a dit, je m'imaginais déjà sauter sur le divan, la moitié du visage peint en bleu comme les Écossais de Mel Gibson - en boxer plutôt qu'en kilt - en train de lever le poing en l'air et de crier un retentissant LIIIIBERRRTÉÉÉÉÉ!
LIIIIBERRRTÉÉÉÉÉ! LIIIIIIIBERRRRRRRTÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ!
J'ai aussi entendu des cow-boys hurler « Yeehaw » et tirer des coups de fusil, mais j'aime moins ça.
« Tu vas t'ennuyer? », qu'elle m'a demandé.
« Oui, bien sûr! », que j'ai répondu un peu fort au travers du brouhaha de mon imagination dans lequel les bouchons de bouteilles de champagne ne cessaient de popper en harmonie avec les feux d'artifice et la chute de confettis.
Elle devait avoir quelques doutes, car elle m'a écrit un texto vers 22 h pour savoir si tout allait bien de mon côté, et m'a appelé dix minutes plus tard - à la maison - pour reconfirmer. Elle ne voulait pas m'appeler trop tôt, mais ne voulait pas m'appeler plus tard non plus de peur que je ne sois couché, qu'elle a dit.
Ça m'a fait sourire, parce que cet appel, c'est aussi celui de la vérification. En filigrane, il a pour objectif premier de constater que je suis bel et bien à la maison et, secundo, de s'assurer qu'il ne s'y passe rien d'anormal.
« Tout est sous contrôle », que je lui ai dit, les dents pas brossées depuis le déjeuner, la douche prise la veille au matin et la barbe qui sent juste assez bizarre pour te faire comprendre que tu serais dû pour la prendre.
Avec du recul, je crois que c'est ancré quelque part dans le cerveau reptilien des hommes de se réjouir momentanément du départ de sa douce et de pouvoir laisser ses odeurs et ses poils partout dans la maison. Un vieux réflexe qui sort de je ne sais où.
Parce qu'on va se le dire, je ne me suis jamais autant isolé de la société que lorsqu'elle est partie, comme si le monde qui faisait le party dans ma tête en avait profité pour lui téter un lift jusqu'à Montréal. Une bande d'ingrats.
Je me suis installé dans le salon, positionné stratégiquement à deux pas du garde-manger dans un sens et à deux pas de la salle d'eau dans l'autre, et j'y suis resté. Au cours de ma journée, j'ai mangé un restant de spaghetti, des barres tendres, des biscuits, des chips, des céréales et quelques crudités pour me sentir moins mal.
Même le chien, qui a passé la journée sur son tapis à gruger un os à moelle, se levant uniquement pour demander la porte, me jugeait, l'air de dire que j'étais une loque humaine.
« Thanks, bro, que je lui ai envoyé. T'ouvriras la porte toi-même le prochain coup. »
C'était tellement ennuyant que je suis même allé consulter le dictionnaire pour savoir ce qu'était la liberté pour comprendre qu'il y en a deux séparées : la liberté physique et la liberté morale, qui consistent respectivement à ne pas vivre sous la dépendance absolue de quelqu'un et à vivre sans contrainte.
Ce que le dictionnaire ne dit pas, c'est que lorsque tu combines les deux, ça donne un gars étendu sur le sofa dans une position peu recommandable devant la télé, qui visionne des James Bond des années 60 et 70 en rafale avec Sean Connery, George Lazenby et Roger Moore et dont les seuls moments intenses de la journée sont la vue de la Bond girl Jill St. John et la victoire in extremis du Canadien en soirée.
Ironiquement, ma liberté a été de rester enfermé. Inutile de dire que j'étais heureux lorsque ma blonde est rentrée.
Elle m'a dit d'aller me laver.