La bénédiction

Dans ma famille, le 31, il y avait cette tradition qui venait après les petits pains fourrés pis les saucisses à cocktail enroulées dans du bacon : la bénédiction. Depuis aussi loin que je me rappelle, tout de suite après minuit, une fois les souhaits et accolades donnés, ce n'était pas une bouteille de bulles que l'on poppait, on se mettait plutôt à genoux pis un kekun nous bénissait toute la gang.
Pense pas qu'il y ait déjà eu une kekune, tradition et joie de l'institution religieuse obligent, évidemment et ark-ment. Mais bon. Le choix même dudit kekun était toujours un mélange de suspense et c'était comme un gros privilège. Celui à qui ça revenait, était un peu celui qui, par quelques paroles et un geste très formel, embrassait toute la famille, la prenait dans ses bras, sous son aile, son giron, là où on se sent serrés ben fort, un peu coincés, mais d'oussé que ça ne te dit pas tant de bouger.On faisait silence. Il y avait beaucoup de solennel dans le processus, du grave dans les regards. C'était un moment figé. Un moment où on se tenait en tas. Ça venait avec un «Notre Père», peut-être un «Je vous salue Marie» aussi, qu'on récitait à voix haute. On nous souhaitait le traditionnel trio santé-prospérité-bonheur. J'avais droit au «succès dans tes études». Le geste de croix avec la main droite, au-dessus de nos têtes un peu courbées. Ça se terminait avec une poignée de main à celui qui avait fait la chose. Tout le monde avait la larme à l'oeil. Même moi, ça m'émeuvait ben gros. Je ne sais pas trop pourquoi, encore. Effet de groupe, sans doute. L'émotion «était toujours palpable tellement elle débordait de toué corps.»
Ça n'a pas eu lieu, cette année. En fait, ça n'a pas eu lieu depuis quelques années. La famille est devenue «des» familles, les gens vieillissent, certains ne sont plus là, notamment celle qui tenait toute, ma mamie. «L'ensemble» s'est redéfini. Et j'y ai contribué, à cette redéfinition.
Cela fait que. Quelque chose m'a manqué, cette année. Un peu après minuit. J'écoutais le post-Bye-Bye avec Fille dans mes bras, elle s'était relevée (sa résolution, à elle, c'est de faire ses nuits en 2014, idéalement avant la fin de l'année, sivouplaît - ma proposition) et lovée dans mes bras. On était ben, mais le doux, parfois, ça me rend un peu mou en-dedans. Pis là, dans le mou, il y avait un p'tit vide.
Pis je sais que c'était un peu pas mal de «ça».
Loin de moi, très très loin de moi, la superstition de croire que ce geste bienveillant changeait de quoi au cours des choses, encore moins que le religieux de la patente nous garantissait une protection quelconque. Nah. C'était pas ça l'important ni ce qui me manque. C'est le tas. L'unité. Le on-se-tient-malgré-toutes-nos-différences-les-tensions-la-vie: le «on s'a» qui s'exprimait si bien dans ce geste.
Ce n'est pas toujours facile, la famille. Surtout les un peu grosses qui se tiennent ben serrées. Faire plaisir à un, soutenir l'autre, se voir, prendre des nouvelles, donner des nouvelles, aller montrer les p'tits. Toujours penser aux autres. S'oublier soi pour l'ensemble. Pas de mauvaises choses, mais des choses pour lesquelles j'ai fini par ne pas être ben bonne. Je l'avoue. J'ai eu un repli, à un moment donné. C'était exigeant, tout ça. Plus que ce que j'étais capable de donner. C'était pas par défaut d'amour, c'était plus de la fatigue. De la grosse fatigue qui m'a empêchée de faire ben des affaires, d'être ben des affaires. Mais qui m'a aussi forcée à faire un tas de moi keke part sul plancher pour retrouver les bouts que je croyais avoir perdus. C'est peut-être pour ça que là, remise de moi-même, je ressens un p'tit vide. Que je me dis que pourrais ben habiller les p'tits pis aller faire un tour, manger des biscuits chez un, prendre un café chez l'autre. Appeler. Répondre.
Renouer, t'sais.
J'pourrais ben, pis j'devrais ben.