Jouez prudemment

Les adeptes de BDSM, des fous furieux qui se frappent pour jouir? Pas exactement. Rencontre avec Miss Opale et Monsieur V, deux membres d'une communauté tissée serrée pour qui rien n'importe davantage que la sécurité.
Le rendez-vous a été fixé dans une salle privée d'un restaurant de l'Est de la ville. «Vous demanderez Serge à la serveuse en arrivant sur place», avait précisé par courriel Miss Opale, adepte de BDSM, un acronyme rassemblant sous le même vaste parapluie tous les jeux de bondage, de discipline, de domination, de soumission et de sado-masochisme (les adeptes de BDSM sont d'ailleurs loin de tous être des disciples de Sade et de Sacher-Masoch).Surprise: Miss Opale nous attend sur place en compagnie de Monsieur V. Des cafés ont été commandés. Vous formez un couple? Échange de regards complices. «Pour aujourd'hui, on va dire oui.»
Pourquoi tenir aussi mordicus à votre anonymat? «Le BDSM, c'est quelque chose qui appartient à ma vie privée et je veux que ça reste dans ma vie privée», explique de sa voix douce Opale, 44 ans. «Nous avons accepté de vous rencontrer aujourd'hui parce qu'on trouve important que les gens qui seraient tentés par des jeux BDSM soient éduqués et s'informent afin d'éviter les accidents malheureux qui surviennent encore trop souvent. À toutes les fois, c'est dramatique. Et à toutes les fois, on passe comme communauté pour des gens capotés ou carrément fous. Nous sommes encore considérés par bien des gens comme des déviants sexuels.»
Monsieur V, 43 ans: «Je pourrais parler de ma vie BDSM à la plupart de mes amis et ça ne ferait pas de différence, mais je garde ça pour moi, de la même manière que les vanilles [expression décrivant tous ceux qui ne sont pas versés dans les jeux BDSM] ne racontent pas dans le détail leurs ébats à leurs amis. J'ai quelques amis qui savent, parce que si j'ai un accident d'auto grave ou un problème de santé majeur, j'aimerais qu'ils viennent vider ma garde-robe, si vous voyez ce que je veux dire.» Éclats de rire, gorgée de café.
BDSM = sexe?
Enfant, Monsieur V peinait à comprendre pourquoi les scènes de ligotage qui ponctuaient ses dessins animés favoris (style Bip Bip et Coyote) le titillaient d'une manière que ne semblaient partager ses camarades. «La plupart des adeptes de BDSM sentent très jeunes qu'ils sont attirés par des choses qui n'attirent pas les autres. Moi, je le sais depuis que j'ai 12 ans. Presque tout le monde dans la communauté a une histoire de dessin animé ou d'autres se rappellent avoir eu beaucoup de plaisir à attacher leurs amis quand ils jouaient aux cowboys et aux indiens, par exemple.»
Bien qu'elle estime en rétrospective que sa première relation amoureuse à 14 ans comprenait «certains éléments de ligotage et de soumission» typiques du BDSM, Miss Opale n'a véritablement reconnu comme tels et embrassé ses désirs BDSM et fétichistes qu'une fois la trentaine bien entamée.
«J'ai été pendant 15 ans dans une relation avec un homme qui n'était pas du tout intéressé par ça, ce qui a été la source de nombreux complexes chez moi. La première fois que j'ai mis un ensemble en PVC devant lui pour essayer de l'allumer un peu, il m'a demandé ce que je faisais avec un sac à poubelle sur le dos. Ce n'était pas dans ses goûts du tout. Après un certain nombre d'années, nous nous sommes laissés et c'est là que je me suis mise à chercher sur Internet. J'ai rapidement compris que je n'étais pas seule.» L'importance du web comme outil de découverte de soi et d'épanouissement chez les adeptes de BDSM reviendra souvent au cours de la conversation.
Membres actifs de la communauté BDSM, «une vraie famille», Monsieur V et Miss Opale participent régulièrement à des soirées de jeux en groupe, des lieux sécuritaires d'expérimentation et de mise en commun des connaissances qui n'ont rien des orgies que l'on pourrait imaginer (les actes sexuels y sont proscrits).
L'équation entre sexe et BDSM tiendrait presque en fait de la légende urbaine. «90% des soirées de groupe sont consacrés à parler. Un partenaire de jeu n'est pas forcément un partenaire sexuel, d'ailleurs. Il y a beaucoup de gens qui sont des partenaires de jeu, mais qui ne sont pas des partenaires sexuels, qui réservent ça à leur partenaire de vie.»
Éloge du dialogue
Ne s'improvise pas expert en BDSM qui veut, au risque de mettre en danger l'intégrité physique de son partenaire. «Si tu souhaites faire du bondage, tu ne vas pas ramasser un rouleau de corde chez Réno-Dépôt, prévient Monsieur V. Il y a un processus d'apprentissage à traverser et il y a plusieurs règles de sécurité à respecter. Il faut par exemple toujours avoir un outil pour couper les cordes de manière sécuritaire et rapide en cas d'urgence, ne jamais placer de corde autour du cou, ne jamais laisser une personne sans surveillance. Il y a aussi des règles à respecter simplement pour protéger la santé de nos partenaires. Certaines manières d'attacher les bras peuvent créer de la pression sur les nerfs et les endommager à long terme. Il faut savoir se documenter et jouer intelligemment si on veut jouer longtemps.»
«Les termes de chaque séance de jeu BDSM sont négociés à l'avance, ajoute Miss Opale. Qu'est-ce que tu aimes? Qu'est-ce que tu détestes? Et il y a toujours un safe word qui arrête tout. C'est d'une importance capitale de se parler.» Ça, même les couples vanilles en conviendront.