Jim Zeller est de retour à la Fête du lac des Nations le 17 juillet.

Jim Zeller: la capine grande ouverte

Le secret d'un spectacle réussi? Il faut «ouvrir sa capine» et laisser l'énergie de l'univers passer à travers soi, dit Jim Zeller. Portait du volcanique trublion de l'harmonica québécois.
Avouons-le d'emblée: quelques-unes des nombreuses histoires que racontera le verbomoteur Jim Zeller au cours de deux longues conversations téléphoniques sonneront aux oreilles du journaliste abusivement suspicieux (déformation professionnelle) comme de doux mensonges.Nommez quelqu'un, célèbre ou pas, québécois, français ou américain, et Jim Zeller est prêt à dégainer une anecdote. Muddy Waters? «Il m'a déjà dit que je jouais de l'harmonica comme du violon.» Cindy Lauper? «C'était ma voisine à New York!» Bob Dylan? «J'ai participé au Colisée de Québec à son spectacle Rolling Thunder Revue [une revue musicale ambulante].»
Anecdotes sujettes à caution? «En général, c'est pas mal vérifiable, insiste Zeller. Bob Dylan, il y en a plein qui ne me croit pas, mais on me voit dans le documentaire Renaldo and Clara.»
La carte de crédit
Je ne savais pas que tu as grandi à Sherbrooke, lance l'auteur de ces lignes à Jim Zeller. «Je n'ai jamais vraiment grandi», réplique du tac au tac l'harmoniciste. L'humour pince-sans-rire est la deuxième discipline que maitrise le mieux le musicien. «Mais oui, j'ai vécu à Sherbrooke de 5 à 16 ans. Je connais bien la ville des mollets. C'est à Sherbrooke que j'ai volé mon premier harmonica.»
Volé? Tu as volé ton premier harmonica? «Ouain, j'étais chez un chum, on écoutait de la musique et il est parti dans la cuisine chercher du Kool-Aid. J'avais, je ne sais pas, 12 ans. Il y avait deux ou trois harmonicas qui traînaient, j'en ai mis un dans ma poche.»
Le jeune Jim comprend rapidement que cette toute petite chose dans laquelle on souffle recèle les propriétés d'un passeport pour qui sait en faire bon usage. Excédé par un père autoritaire qui exige qu'il coupe ses cheveux, l'adolescent rebelle s'éclipse sur la mythique route américaine de l'autostop et de la liberté. Il bourlingue de Californie jusqu'en Alaska.
«C'est à ce moment que j'ai compris qu'un harmonica, c'est une bonne carte de crédit», explique celui que les Japonais ont surnommé Godzeller. «J'ai compris que si j'étais capable de jouer, je pourrais peut-être manger. Quand j'étais sur le bord de la route en Alaska et qu'il n'y avait rien d'autre à faire, j'avais le temps d'apprendre à jouer. J'ai développé beaucoup de vocabulaire sur l'instrument.»
De retour au pays, Zeller monétise sur les scènes des bars de Sherbrooke sa nouvelle virtuosité durement acquise, puis s'érige en pilier du milieu musical montréalais, avant de déguerpir vers New York. Il fraiera là-bas avec la bouillonnante scène punk orbitant autour du cultissime club CBGB, puis aboutit au début des années 80 derrière les rudes barreaux de la prison de Rikers Island aux termes d'un plan foireux de transport d'héroïne.
Un pénible séjour de deux ans dont il préfère ne pas exhumer le souvenir. «J'étais at the wrong place, at wrong time. Je ne veux pas mettre l'accent là-dessus, c'est de l'histoire ancienne, ça fait plus de 30 ans. Je peux juste dire que je suis devenu une personne moins naïve, plus mature, plus intelligente, plus vive d'esprit.»
Locomotive blues, le très intime documentaire que lui consacraient en 1993 Michael Hogan et Éric Michaud, contient de rares images de Zeller dans son uniforme de bagnard s'escrimant à souffler dans son instrument pour ses codétenus. On comprend entre les lignes que l'harmo lui a sauvé la peau.
Deux mystères
Résolvons deux mystères planant autour de Jim Zeller. Le premier: pourquoi souligne-t-il toujours, dès qu'il apparaît en public, ses yeux au khôl noir? «Ça a commencé il y a longtemps, quelque part en 1975, 1976. Je sortais avec une fille dont le père était indien. En Inde, tout le monde met du khôl, même les enfants. C'est devenu mon trademark.»
Et qu'elle est cette boîte dont il tourne inlassablement les boutons en spectacle? «C'est un space echo, ça contrôle le délai, ça donne de la texture au son, comme un guitariste qui utilise des pédales. Je suis un peu le Jimi Hendrix de l'harmonica. Ça a toujours été mon but de transformer l'harmonica en instrument rythmique et percussif, qui n'est pas juste là pour faire des petits solos.»
À l'aube de ses 60 ans, cap qu'il franchira en août, Jim Zeller pourchasse toujours chaque fois qu'il monte sur scène cet état de transe où l'instrument prend le contrôle de son jeu. «L'autre fou là, Normand L'Amour, dit qu'il faut ouvrir sa capine. Quand tu ouvres ta capine, ça veut dire que tu laisses l'énergie de l'univers passer à travers toi. À un moment donné, l'instrument joue tout seul. C'est un peu ésotérique, mais c'est ça l'objectif absolu.»
Ça t'arrive souvent de cogner aux portes de ce nirvana? «Le spectacle n'est pas fini tant que ce n'est pas arrivé.»
À RETENIR
Jim Zeller
Jeudi 17 juillet à 18 h
Fête du lac des Nations