Inventer la vie du monde autour

Zach et moi, on est assis ensemble sur une terrasse du marché By, à Ottawa. On vient de se faire un long tour de ville à vélo, up and down the canal en niaisant un brin dans le Glebe que j'aime bien pour ses petits cafés, ses pubs, ses parcs, ses airs de petite ville relaxe où tout le monde se salue. C'est plus agréable que le marché, le Glebe, mais bon, on est rendus où on est rendus, on sirote un smoothie pour se détendre les fessiers qui ont eu une longue journée. Zach est silencieux, souriant, il regarde autour.
«T'es dans la vie du monde?»
Mon neveu me regarde l'air de pas comprendre. Il fait ses yeux «Répète ça So...»
«T'es dans la vie du monde?»
Pas de son, pas d'image. Je lui explique. Depuis un million d'années, approx, j'imagine la vie du monde. M'assis dans un café, au bar, au parc, n'importe, des fois j'suis même pas assise, j'fais ça drette debout, mais c'est parce que j'ai l'habitude, les millions d'années d'entraînement, vous comprendrez, pis là, je m'imagine la vie du monde.
Zach était curieux. «T'imagines quoi?»
Ça dépend de l'air qu'ils ont. C'est selon le sourire, les épaules voûtées, l'oeil un peu triste, la brusquerie, les gestes nerveux, la fréquence à laquelle ils regardent leur montre, leur téléphone, leur reflet dans la vitrine.
Et? Et ils deviennent parfois des gens qui ont rencontré le grand amour, qui sortent d'un premier rendez-vous chez le psy, qui trompent leur conjoint allégrement, qui font l'école buissonnière, qui se battent contre un cancer, qui complètent une maîtrise sur le mal de vivre. Z'ont des enfants, des amis, des ennuis, des rêves, des obligations. Des fois, z'ont rien. Z'en ont juste plein le cul.
Avec Zach, on a étiré le smoothie pour observer le monde autour. On a inventé des histoires d'adultère, des parents découragés de leurs enfants, des vieilles dames qui rêvaient d'écrire leurs mémoires et d'étudiants persuadés qu'ils allaient changer le monde.
T'as ben pas de vie, que vous me direz gentiment. (Je vous imagine vraiment gentils.)
Rien à voir. J'en ai une vie. Vous aussi. Ce qu'on a moins, c'est la conscience de la vie des autres.
T'sais, tu te promènes au centre d'achat, tu fais des allers-retours entre ta voiture et le resto, ta voiture et l'épicerie, ta voiture et la SAQ, ta voiture et la pharmacie, ta voiture et le reste du monde. Tu vas vite, tu vas là où faut que tu ailles, tu dépasses d'autre monde en t'excusant poliment, tu fais tes petites affaires avec le commis, entouré de gens dont tu ne sais rien pantoute, sur lesquels tu ne te questionnes jamais. Parce que t'es tout à ta petite ou grande vie, tout à ce que t'as pis que t'as pas, tout à ce que tu voulais être pis ce que t'es devenue, tout à ce que tu mériterais pis tout ce que tu ne mérites pas. Tu penses à toi, à tes affaires, à tes malheurs, à ton bonheur, à ta vie. À toi.
C'est correct.
Mais j'aime bien sortir de mon nombril, me rappeler que ça tourne pas autour de moi, qu'il y a du monde autour, du monde autour du monde, ici pis ailleurs. Des fois, sortir de soi, même si c'est juste pour aller vers un autre inventé, ben ça permet de s'oublier un peu. Pas trop, mais un peu.
Ceci étant dit, je vous laisse aller prendre un café ou un verre de rouge, quelque part en ville. Je vous laisse regarder le monde vivre autour, essayer de les deviner. Mais je vous rappelle que je suis assise pas loin. Pis que je vous regarde.