À Munich, sous le ciel gris, les touristes devaient rivaliser d'ingéniosité pour se déplacer malgré la fermeture de l'espace aérien au-dessus de l'Europe.

Il s'appelait Eyjafjöll

Le ciel était gris. Par la fenêtre du train de banlieue qui traversait la campagne allemande, je le voyais prêt à se rompre. Munich, au bout de la ligne qui arrivait de l'aéroport, résistait tant bien que mal à la pluie qui menaçait de tomber.
J'ai pu gagner Theresienwiese, le parc où se tient annuellement l'Oktoberfest, sans problème. C'était quelques minutes avant que le ciel ne tombe, au sens figuré, sur la tête de toute l'Europe. Personne, ou presque, n'avait encore entendu son nom. C'était pourtant sa faute. Encore aujourd'hui, personne ne se souvient assez de son nom pour le placer dans une conversation. Pour ce faire, il faudrait encore que quelqu'un puisse le prononcer.En 2010, l'Eyjafjöll est devenu célèbre. Le volcan islandais est entré en éruption alors que je mettais le pied en Allemagne. Le problème, c'est que tout l'espace aérien européen a soudainement été fermé. On craignait les incidents. La cendre, la fumée: danger!
J'arrivais pour deux semaines. Je me disais qu'il aurait bien le temps de se rendormir, le volcan, avant que je quitte. Quoique pour le voyageur boulimique en moi, rester coincé à l'étranger sans subir de conséquences majeures, ça m'aurait bien enchanté.
Je me retrouvais donc sous un ciel sans trafic aérien. Mais ce n'était pas moi que ça dérangeait le plus. En Europe, l'avion est un moyen de transport très prisé. Les compagnies à bas pris pullulent; les aéroports de banlieue aussi. On sort une liasse d'euros de sa poche, on la divise en deux, et voilà! Un billet aller-retour pour un week-end dans un pays voisin. Moins cher que l'essence pour un aller-retour Montréal-Québec!
C'est là que le problème frappait. De jeunes Suédois rencontrés à mon auberge, téléportés au sud de l'Allemagne le temps d'un week-end, le temps de consommer plus de bière qu'il n'en faut pour saouler toute une nation, se retrouvaient tout à coup coincés à des centaines de kilomètres de la maison. Ce qui devait être une fin de semaine pour petit budget s'est transformée en cauchemar.
C'est que les trains, sur les lignes les plus populaires, se remplissaient à une vitesse folle. Les autobus? Idem. Et louer une voiture devenait soudain bien compliqué. Le groupe, lui, a tout de même réussi à dénicher un véhicule. Il devait donc traverser toute l'Allemagne, le Danemark et une partie de la Suède.
D'autres attendaient, espéraient être reclassés sur un vol le lendemain, le surlendemain, ou le jour d'après. Chaque fois, une course contre la montre s'amorçait pour trouver une chambre libre dans un hôtel de Munich. Les établissements hôteliers, eux, profitaient de la crise.
Mais il est vrai que le nuage de fumée s'est propagé. Le ciel gris, la pluie, frappaient chaque jour la capitale de la Bavière. Une Allemande s'amusait à dire que son pays n'était pas reconnu pour sa verdure pour rien. Pour elle, le temps maussade n'avait rien à voir avec un volcan un peu trop actif.
Quelques jours plus tard, un de ces rares jours où le soleil s'est pointé, je suis allé voir Mozart. Une courte promenade en train m'a mené en Autriche, à Salzbourg, lieu de naissance du célèbre compositeur. De Munich, l'excursion se fait bien en une journée.
J'avais acheté mon billet de train d'avance, pour m'assurer de rentrer à Munich comme prévu. Quelques minutes après avoir pris place sur la banquette, une famille s'est installée près de moi. Elle avait réservé un vol, était forcée d'emprunter les rails.
Quelques minutes après le départ, pourtant, un grondement a déchiré le ciel. Tous se sont rués vers la fenêtre. Le nez écrasé contre la vitre, la mâchoire pendante de stupéfaction, tous observaient cet avion qui décollait comme s'il s'agissait du premier vol des frères Wright. Stupeur et murmures dans le wagon. On volait de nouveau.
L'espace aérien a été fermé, encore, quelques heures plus tard, au grand désarroi des touristes qui croyaient échapper à la guigne.
Les jours ont passé. J'ai fait mon chemin vers Berlin en comptant les dodos avant mon départ planifié. Je devais mettre le cap sur Montréal à partir de la capitale allemande. Loin d'être démonté par Eyjafjöll, je fomentais déjà des plans pour étendre l'exploration vers Hambourg, au cas. Au cas où les vacances se prolongeraient.
Jour après jour, je consultais les actualités. Pas de changements. Jusqu'à la veille du départ. Mine de rien, après des tests concluants, on accordait aux compagnies aériennes la permission de décoller.
J'ai pris mon vol pour Montréal, laissant en plan tous mes beaux projets pour Hambourg. De retour à la maison, je découvrais que l'espace aérien venait une troisième fois d'être fermé...
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