Veux-tu jouer au docteur?

Histoire d'un soir dans un donjon BDSM

Alors que la deuxième édition de l'événement Sexapalooza s'amène ce week-end au Centre de foires de Sherbrooke, notre très vanille collaborateur Dominic Tardif s'est rendu visiter l'Écrin d'Opale, le seul donjon BDSM en ville.
Armoires en bois, frigo, plantes vertes. Je suis presque déçu. Ce n'est pas exactement ce à quoi ressemblait un donjon dans ma tête. Si ce n'était de la panoplie de vêtements en latex qui couvrent le comptoir, je pourrais me trouver dans n'importe quelle cuisine de n'importe quelle maison de banlieue de Sherbrooke. Je me trouve pourtant à l'Écrin d'Opale, un donjon BDSM (acronyme rassemblant sous le même vaste parapluie tous les jeux de bondage, de discipline, de domination, de soumission et de sadomasochisme).J'écris que je pourrais me trouver dans n'importe quelle maison de banlieue, c'est que je me trouve en quelque sorte dans n'importe quelle maison de banlieue. Vous passeriez devant l'Écrin d'Opale que vous n'auriez aucune idée que derrière cette porte se cache un donjon. « C'est la maison que j'habitais avant avec mes enfants, me raconte Miss Opale, la propriétaire. J'étais déménagée à Montréal entre autres parce que j'étais tannée de toujours voyager pour participer à des soirées. Quand j'ai découvert sur Internet un groupe de gens qui se formait à Sherbrooke, j'ai dit : "J'ai une maison, pourquoi on n'organiserait pas des soirées là-bas?" »
C'est la deuxième fois en quelques mois que je rencontre Miss Opale et son ami Monsieur V. À l'occasion d'un dossier sexe dont la patronne de ce merveilleux journal m'avait confié les rênes, je m'étais attablé dans un resto avec les deux compagnons pour jaser de l'importance que revêt à leurs yeux la sécurité.
« Il ne faut pas essayer de reproduire n'importe comment ce qu'on voit sur Internet », répètent-ils aujourd'hui. Comprendre : on n'improvise pas une séance de ligotage à domicile sans se documenter, au risque de sérieusement mettre en danger sa propre intégrité physique. C'est la principale raison pour laquelle ils acceptent aujourd'hui de m'accueillir ici et qu'ils seront tout le week-end à Sexapalooza : pour redorer le blason de leur communauté entachée par les (rares) accidents qui font les manchettes.
À quoi peuvent ressembler les soirées de groupe que vous tenez ici? « Comme dans n'importe quelle activité sociale, les gens se font la bise en arrivant, placotent, se donnent des nouvelles. Souvent, on va établir un moment et dire là, la soirée commence pour vrai. Lors de ce qu'on appelle les soirées protocolaires, on établit certains règlements. Les soumis peuvent ne pas avoir le droit de parler, par exemple. » D'authentiques relations d'amitié unissent les habitués de l'Écrin d'Opale. « Avec certains d'entre eux, je dirais même qu'on forme une famille. »
La visite
Est-ce ça paraît que je suis un peu nerveux?
« Oui, ça paraît », répond Miss Opale en me gratifiant d'un sourire bienveillant.
Nous pénétrons à l'étage dans la première salle de jeux, une chambre au milieu de laquelle est érigée une immense structure en bois, cousine d'une guillotine, à laquelle on suspend qui le veut bien. « On s'inspire beaucoup de l'époque médiévale. » Sur la table de nuit, une kyrielle de cordes que jalouserait n'importe quel chef scout.
Une fois l'heureux volontaire attaché à la structure, qu'est-ce qui se passe? « On peut faire toutes sortes de choses. Il y en a pour qui le seul plaisir d'être restreint est suffisant. Sinon, on peut utiliser différents items, des fouets, des martinets. Il y en a qui tombe dans un état second dès qu'ils sont suspendus, parce que c'est ça qui les fait triper. »
Mais aidez le pauvre vanille (expression décrivant tous ceux qui ne sont pas versés dans les jeux BDSM) que je suis à comprendre. Peut-on comparer l'état second que vous évoquez à un état orgasmique? Opale: « Je parlerais plus d'un état de méditation, de transe. On appelle ça le subspace, c'est l'état d'extase qu'on cherche. On perd le contact avec l'environnement extérieur, notre attention se concentre sur une seule sensation. On a les yeux dans la graisse de bines, ou carrément fermés. J'ai n'ai jamais pris de drogue, mais la première fois que j'ai joué, je me suis dit que c'est ça que ça devait faire, la drogue. »
Passons au sous-sol
« C'est pas pire, il n'a pas trop peur encore », lance Miss Opale à Monsieur V alors que nous descendons au sous-sol, la pièce principale de l'Écrin - son âme! - qui ressemble beaucoup plus à l'idée que je me faisais d'un donjon. Bien qu'aucun acte sexuel ne soit autorisé ici lors des soirées de groupe, les invités peuvent se déplacer en petites tenues. D'où l'éclairage flatteur essentiellement composé d'ampoules rouges.
À ma gauche, quelques chaises de style victorien. Devant moi, une armoire remplie de floggers (vous savez, ces fouets semblables à des plumeaux), de masques à gaz, d'instruments de massage et d'autres objets que je n'arrive pas à identifier.
« C'est quoi le gros X là? », que je demande en total néophyte. Ce qui fait beaucoup rire Monsieur V. Je ne le prends pas mal, je dirais même que ça me rassure. Les adeptes de BDSM ne sont pas ces sombres personnages renfrognés qu'on imagine, un exemplaire de Sade dans une main et un fouet dans l'autre, un rictus machiavélique au visage. Le gros X, donc? « C'est ce qu'on appelle une croix de saint André. On y attache la personne puis on utilise nos outils. »
Sous toute cette fascinante quincaillerie se cache un ingénieux sens du patentage. « Le spanking bench, ici, c'est un pouf de salon qu'on a converti. La personne s'installe à quatre pattes dessus et présente les fesses », explique Miss Opale en se livrant à une petite démonstration. Je rougis.
Les discussions qu'entretiennent les adeptes de BDSM ne sont pas sans rappeler celles des habitués du Rona. « C'est sûr que si tu vois quelqu'un arriver avec 5000 $ de martinets sur l'épaule, tu le prends au sérieux », me confie Monsieur V en brandissant quelques joyaux de la collection de l'Écrin, des fouets et des floggers en cuir véritable fabriqués par des artisans québécois. J'agrippe, mal rassuré, celui qu'il me tend. « Il ne te mordra pas. »
Pourquoi autant d'instruments en apparence assez semblables? « Chaque martinet, chaque fouet, chaque flogger a ses qualités spécifiques. C'est comme des outils. Tu n'as pas qu'un seul tournevis dans ton coffre. »
Miss Opale affectionne pour sa part ce qu'elle appelle des pervertibles, des objets de tous les jours subvertis sur l'autel du SM. « Je m'amuse beaucoup avec des cuillères de cuisine en bois. J'ajoute toujours des petites choses à mon arsenal. C'est économique. Le Dollarama, on l'appelle à la blague le Domorama. »
Les deux complices m'entraînent dans une salle aux allures de cabinet médical. S'y trouvent une table d'auscultation, qui ne dépareillerait pas dans une clinique d'urgence, et une cage, qui a bien pu être achetée dans une animalerie. Vous enfermez des gens là-dedans? « Avec leur consentement, oui, bien sûr. Ça permet de bien établir les rôles au début d'une séance de jeu dominant/soumis. »
« Il y en a qui pense que nous sommes des sadiques, mais je n'ai aucun plaisir à faire mal à quelqu'un si elle n'en retire pas elle-même du plaisir », me disait tantôt Monsieur V, à qui je demandais s'il ne craignait pas parfois de flirter avec l'insanité.
« Le BDSM, c'est un spectre, plus qu'une activité en particulier. C'est difficile de dire: "Ceci est du BDSM, ceci n'en est pas." À peu près n'importe qui a déjà donné une petite tape sur les fesses de son partenaire pendant des ébats sexuels. Après combien de tapes peut-on parler d'une fessée, qui est une activité BDSM? Cinq, dix, douze? »
Faites la rencontre des représentants de l'Écrin d'Opale à l'occasion de Sexapalooza, de vendredi à dimanche au Centre de foires de Sherbrooke.