Histoire de coeurs

«Je t'ai déjà acheté ton cadeau de St-Valentin.»
La phrase est sortie tout bonnement durant un souper cette semaine. Elle l'a dit sur le même ton qu'elle aurait utilisé pour me dire qu'il devrait faire beau demain matin. J'étais encore occupé à me demander si je commençais par manger ma salade, mon riz ou mes côtes levées. J'ai levé le sourcil droit, parce que le gauche c'est impossible.
«Ah oui?» que je demande.
«Oui, et je suis certaine que tu vas l'aimer», qu'elle ajoute tout en picossant dans son assiette, détachée et sereine.
Moi, j'ai décidé de commencer par le riz, parce que ça refroidit plus vite.
Rapidement, j'ai fait le calcul du nombre de jours qui restait d'ici le 14 février au cas où je n'aurais pas été plongé malgré moi, et sans qu'on m'en avertisse, dans un coma artificiel qui m'aurait fait rater un bout du mois de janvier. Subtilement, du coin de l'oeil, j'ai observé la date affichée brièvement sur la télé pendant les nouvelles qui continuaient de déferler en sourdine.
25 jours.
Je ne me ferai pas avoir deux fois. Une année, on s'était dit que cette fois on ne ferait rien pour souligner la St-Valentin. Or, le soir-même, ma blonde est arrivée avec, en main, des sushis, une bonne bouteille de vin et un petit mot pour me dire comment grand elle m'aimait. De mon côté, j'arborais l'air niais du gars qui n'a rien fait POUR DE VRAI.
Pas la peine de vous dire que ma douce n'était pas « fâchée », mais « juste déçue », ce qui est encore pire sur l'échelle d'interprétation de la frustration féminine.
Derrière l'air le plus détaché du monde, ce que ma blonde veut que je comprenne, c'est qu'elle s'attend à une attention de ma part et qu'elle me donne près d'un mois pour trouver ce que ce sera.
T'sais, la fameuse «petite attention».
J'ai souvent demandé qu'est-ce que c'était dans le fond cette petite attention tant recherchée par nos conjointes. À croire qu'elle est si petite qu'on ne peut la retrouver nulle part.
Ce qu'on me disait, c'est qu'il s'agit par exemple d'une carte, d'un souper romantique avec des chandelles, de lui répéter qu'on l'aime toute la journée, de lui apporter des fleurs, de lui acheter un petit quelque chose d'osé ou de répondre à toutes ses demandes avec le sourire béat d'un esclave qui n'aurait jamais connu la liberté.
Ce que j'ai plutôt fini par comprendre avec l'expérience, c'est que la petite attention en question commande une carte, un souper romantique avec des chandelles, lui répéter qu'on l'aime toute la journée, lui apporter des fleurs, lui acheter un petit quelque chose d'osé ET répondre à toutes ses demandes avec le sourire béat d'un esclave qui n'aurait jamais connu la liberté.
(Ma blonde enseigne le français, dois-je préciser, elle s'est donc assurée au fil du temps de me faire comprendre la bonne conjonction de coordination à employer.)
25 jours. Je demeure songeur pendant que je m'efforce de ne laisser rien qui puisse s'apparenter à de la viande ou de la sauce BBQ sur mes côtes levées.
Je cherche à me moquer, mais pour être honnête, il faut dire que j'ai épuisé toutes les excuses possibles ces dernières années. Après avoir brûlé d'entrée de jeu l'excuse classique comme quoi il ne s'agit que d'une fête commerciale, j'ai ensuite invoqué l'égalité des sexes, prétextant que je m'opposais à donner un cadeau pour la simple et bonne raison que ce n'était pas qu'aux hommes à pourvoir en cette journée de l'amour mutuel. Il y a aussi eu une année où j'ai réellement oublié et une autre où ma mauvaise humeur est tombée la mauvaise journée...
À ma défense, il y a quatre ans je lui ai donné un bouquet de roses que j'ai fabriquées moi-même à l'aide de tissu feutré et de cure-pipes qu'elle conserve toujours quelque part et dans lequel j'avais ajouté tout plein de coeurs que j'ai découpés. Si elles ne fanent pas, je soupçonne cependant que le temps que mes fleurs bricolées pouvaient remplir le rôle de petite attention est expiré.
J'ai compris que ma blonde est due pour être gâtée et voir son for intérieur être tapissé de petits coeurs. J'ai donc décidé de m'y mettre dès maintenant, juste au cas, avec un petit mot.
Ça vaut ce que ça vaut, parce que ça ne m'exemptera pas de devoir les répéter le 14 février et d'y ajouter quelques autres petites attentions, mais on ne pourra remettre en question mes bonnes intentions.
Je t'aime, Loulou. Très fort.