Les porte-parole du concours de cette année sont Bumaranga (Colombie), lauréat du Syli d'or 2013, Boogat (notre photo) et Heavy Soundz, lauréat 2012.

Gentil organisateur

Il aura fallu que Boogat embrasse l'espagnol pour que les fesses des mélomanes québécois se mettent à remuer. Alors on danse avec le gentil organisateur du grand bal des identités.
La discussion s'amorce - une fois n'est pas coutume- sur une confession de l'intervieweur, qui avoue à Boogat l'avoir toujours pris pour un rappeur intello (manière polie de ne pas dire «rappeur un peu assommant»), avant d'être saisi aux hanches l'été dernier par la performance torride et électrique qu'il a offert au Granada en première partie d'un concert d'Ariane Moffatt. Désolé mon gars, je m'étais trompé à ton sujet. Mea maxima culpa.«Non, ne t'excuse pas, tu ne te trompes pas tant que ça, de répliquer le MC. En 2004, je faisais vraiment du rap sophistiqué, des gros textes super écrits [ses premiers albums en français comme Triste et Belles Histoires et Patte de Salamandre]. Je me suis tanné, je me suis moi-même emmerdé. Les gens qui venaient assister à mes shows s'emmerdaient aussi.»
Ses collaborations avec des artistes aussi différents que Pawa Up First (formation montréalaise de post-rock instrumental), Roberto Lopez (guitariste de salsa d'origine colombienne) et Poirier (producteur de musiques électroniques de réputation internationale) consacreront Boogat en authentique passe-muraille, capable de faire sienne n'importe quelle scène. Une qualité sans doute déjà inscrite dans son ADN de fils de père paraguayen et de mère mexicaine, né dans la Vieille Capitale. «Ce sont toutes des rencontres marquantes. Ces musiciens avaient en commun d'exiger que je rappe en espagnol plutôt qu'en français. J'ai réalisé que la fête me convenait plus que le rap intello.»
C'est ironiquement en adoptant la langue de Cervantes que le dénommé Daniel Russo Garrido parviendra à se tailler une petite place au soleil du showbiz québécois. Le producteur et compositeur remportait l'automne dernier à l'Autre Gala de l'ADISQ le Félix de l'Album de l'année - Musiques du monde pour El Dorado Sunset, sous-titré El gran baile de las identidades (traduction: le grand bal des identités). De tous les duos improbables orchestrés lors du gros gala du dimanche soir, celui opposant un Boogat explosif à l'inoxydable Marie Mai aura le plus chauffé l'écran cathodique.
Mais n'est-ce pas un peu absurde que de jongler avec l'espagnol devant à un public qui, en majorité, ne capte pas pantoute à quoi riment tes textes? «Mon but, c'est que ça fonctionne aussi en Amérique latine, mais la majorité de mon temps, je le consacre effectivement au public québécois, qui ne comprend pas ce que je dis, concède le gentil organisateur de ce grand bal des identités. Ça m'a forcé à développer ma théâtralité, pour que les gens saisissent au moins minimalement de quoi il est question, qu'ils ressentent l'émotion que je veux leur faire vivre.»
La loi de la piste de danse
Collision atomique de toutes les musiques latino-américaines passées au filtre de l'électro et du hip-hop (d'aucuns emploient le terme électropical), El Dorado Sunset ouvre grand les bras à la planète entière, parce qu'au grand bal des identités, seule la loi de la piste de danse règne. Exemple probant de croisement qui aurait toutes les raisons de ne pas fonctionner, mais qui dans l'éprouvette festive de Boogat, débauche les postérieurs les plus récalcitrants: Cumbia de las Luchas, bel enfant bâtard du raï algérien et de la cumbia colombienne. «Pour réussir ce genre de métissage, il faut que tu aies du goût et un minimum de connaissances par rapport à ce que tu es en train de mélanger, surtout quand tu entres dans les musiques traditionnelles, qu'il soit question de musiques latines, de musiques indiennes ou de musiques maghrébines. Ce sont des musiques qui ont traversé le temps, des rythmes éprouvés avec lesquels on ne peut pas jouer sans s'interroger.»
Boogat se réjouit que son plus récent album, tout aussi mondialisant soit-il, ait été reçu par les médias «comme un fait culturel complètement québécois, pas comme un produit de l'étranger. Je ne pensais pas que le Québec était rendu là.»
Les quelques effusions de xénophobie qui ont récemment éclaboussé l'image immaculée du Québec-paradis-de-l'ouverture-à-l'autre n'inquiètent pas outre mesure Boogat, pour qui ces discours affligeants (salutations aux Pineault-Caron) sont le fait d'une génération qui tirera bientôt sa révérence. «Même le gars que tu pourrais prendre pour fermé d'esprit, il finit par venir me voir à la fin du show et il me dit: "Merci man, tu m'as rappelé mes vacances dans le Sud."»
À retenir
Boogat
Samedi 15 février à 21h
Boquébière (50, rue Wellington Nord)