Féminissss

Cela fait que. 8 mars. Journée internationale des femmes. Ou des droits des femmes. Selon la préférence.
Cela fait que. Une envie de parler de féminissss. Les -tes et le -me. Ça vient ensemble. Une envie d'en papoter parce que le concept n'a pas la vie facile et que s'en revendiquer publiquement, ça vient avec un lot de pas tant joies. Souvent avec des étiquettes. Un peu de marde, les étiquettes. Enragée, «esti de», brainwashée, castrante, mal baisée. Et je n'énonce que les plus polies.
Ça vient aussi avec un lot de critiques. Être féministe, c'est se faire dire constamment que les combats choisis ne sont pas les bons, que les cibles ne sont pas les bonnes, que les moyens privilégiés ne sont pas les bons. Et l'être sur les réseaux sociaux de manière active, c'est devoir composer avec du dénigrement, du salissage, une violence bien réelle que j'explique mal, que je comprends mal, surtout.
Les exemples sont nombreux, des blogueuses comme Judith Lussier, Aurélie Lanctôt, Marie-Christine Lemieux-Couture et Sarah Labarre, pour ne nommer que celles-là, ont goûté à plus d'une reprise aux propos haineux suite à leurs textes. Je me suis personnellement mise à saigner de tout mon être quand, dans une discussion, quelqu'un, aussi particulier soit-il, en est venu à éructer cela: «Une féministe qui se fait violer, est-ce vraiment si grave au sens moral?» Ouais, des gens peuvent dire des choses de même derrière leur écran. Et sans doute devant.
Ça m'embête qu'une petite gêne persiste à se l'apposer, l'étiquette de féministe, à la revendiquer, la posture. Parce que c'est surtout de ça dont il s'agit, une posture. Une manière d'appréhender le réel, de l'analyser, le lire, un angle. Une posture qui n'est pas contre les hommes, rappelons-le. Une posture qui n'est pas en faveur d'une domination des femmes sur la planète, rappelons-le aussi. Une posture qui n'implique pas que toutes les femmes soient lesbiennes, qu'elles coupent des pénis et pratiquent la magie noire. Naon. Ce n'est pas ça. Ça c'est de la caricature, de la déformation.
C'est surtout concevoir qu'il n'y a pas de «place» pour les femmes dans le sens de «qu'à la maison, dans la cuisine», c'est souhaiter se réapproprier la capacité de se définir pour et par soi-même: être autonome.
Et le premier pas vers cette autonomie, c'est de reconnaître que problème, il y a. Qu'iniquité et inégalité, il y a. Ici, aussi. Parce que non, l'égalité de fait n'est pas atteinte. Et on est loin en ta' d'une société matriarcale. Sauf dans les délires de quelques-uns. Être féministe, c'est se dire que les privilèges revendiqués par certains n'ont pas lieu d'être, que les femmes et les hommes ont la même valeur et qu'il faut travailler à ce que cette reconnaissance ne soit pas que théorique, mais qu'elle se transpose aussi dans le réel.On peut être féministe et aimer les talons haut qui claquent; être à la maison pour s'occuper de ses p'tits; avoir une carrière; se raser ou pas se raser; se marier, être célibataire, en union libre, compliquée, être foetale dans son lit; regarder de la porn ou pas; se mettre du vernis à ongles ou pas; aimer faire la cuisine ou pas. Et vivre des tensions par rapport à tout ça, parce que c'est aussi un mouvement à l'intérieur de soi, qui fluctue au fil des années, des expériences, des lectures, des événements. Un processus.
Il est facile de se dire qu'au Québec, au Canada, en Occident, ça ne sert à rien de se réclamer de ce mouvement, de militer. Ici, les femmes ne sont pas excisées, privées de droits, considérées comme des êtres de second ordre. Elles ont gagné plusieurs batailles, peuvent voter, se mouvoir, s'éduquer. Elles sont libres. Certes. Mais se comparer à pire pour croire que «tout il va bien», qu'il ne faut pas être vigilant, c'est loin d'être la meilleure des idées. Ni même la plus rationnelle.
Les enjeux sont autres, différents. La culture du viol. L'équité salariale. La parité. La pauvreté. La violence. L'avortement. La maternité. La non-maternité. Le slut-shaming. La honte. Le corps qui est charcuté, détesté, photoshoppé, affamé. La montée du masculinisme. Des préjugés, encore et encore. Des privilèges. De la banalisation. L'humour qui a le dos ben ben large. Et tous ces cas particuliers qui illustrent un certain général: David Gilmour qui ne reconnaît pas aux écrivaines un talent suffisant, le Nacho Libre et sa blague douteuse, les noms de bière de la micro-brasserie Le Corsaire, Steubenville, les appels au viol sur Twitter, Rehtaeh Parsons. Et tous ces autres qui sont tus. Et ça prend des voix, des remparts, des chiens de garde pour dénoncer, s'indigner, agir.
«On ne naît pas femme, on le devient.» On apprend le rôle, nous dit Simone. On peut s'y confiner ou faire éclater la boîte dans laquelle il serait bien gentil de fitter, s'approprier, redéfinir, revendiquer. Et tant que je verrai des injustices, des privilèges injustifiés, des discours faux, de la rhétorique poche, la boîte, je la piétinerai. Avec mes talons. Je suis féminisss. Et bien aimable de l'être.
Joyeux et claquant 8 mars.