Jérôme Beaulieu: «En tant qu'artiste, je sens le devoir de passer un message, pas juste de divertir les gens».

Entre forêt et béton

Le Trio Jérôme Beaulieu conjugue au présent un jazz ouvert sur le monde et sur les musiques qui façonnent notre époque. Jasette avec un pianiste tiraillé entre l'appel de la campagne et la frénésie de la ville, à quelques jours de son passage au Théâtre Centennial.
Le cliché du jazzman taciturne qui aligne les phrases abstraites ou absconses? Ne comptez surtout pas sur Jérôme Beaulieu pour en revêtir les poussiéreux habits. Parler jazz avec le pianiste du Trio Jérôme Beaulieu, c'est bien sûr parler de musique, mais c'est aussi, et surtout, parler de la vie.«L'équilibre qu'on cherche, c'est celui entre le milieu rural et le milieu urbain», explique-t-il au sujet de son deuxième album paru en décembre dernier, justement intitulé Chercher l'équilibre. «Je suis un petit gars de la campagne, du Canton de Shefford. C'est un milieu où tu peux faire le vide complet et j'ai parfois besoin de m'y retrouver pour bien penser, sans être constamment bombardé d'informations. Je ne pourrais pas pour autant me passer du tourbillon de Montréal, que j'habite, où ça bouge énormément, où les cultures s'entrechoquent constamment. J'en suis à trouver l'équilibre entre ces deux mondes-là.»
Mais concrètement, Jérôme, comment cette réflexion s'incarne-t-elle dans tes pièces? Aurais-tu la gentillesse de donner à l'oreille néophyte des indices qui lui permettront de bien entendre cette tension entre forêt et béton qui tenaille ton disque?
Il parcourt l'endos de la pochette. «Prends Watch out, par exemple, j'avais en tête l'image d'un robot industriel, d'une machine un peu bancale qui avance de côté. C'est pour ça qu'il y a des sons de cloche et de métal. Grand jardin, c'est une pièce plus pastorale et calme que j'ai composée quand j'étais en vacances au Parc national des Grands-Jardins dans Charlevoix. La tourte, c'est né d'une conférence d'Hubert Reeves qu'a écoutée mon contrebassiste. Hubert Reeves racontait que la tourte n'est plus de ce monde à cause des concours de chasse qui étaient très populaires à la fin du 19e siècle. La tourte n'est plus de ce monde à cause de l'homme dans ce qu'il a de pire!»
Chose sûre: même les oreilles les moins versées dans le jazz pourront décoder sans aide l'incisif discours dont le trio se fait la courroie de transmission en échantillonnant Boris Vian sur Lettre à un vieux politicien, missive destinée à un certain ex-premier ministre québécois (vous savez, celui selon qui le Québec serait le paradis des paresseux). «C'est une petite pointe à Lucien Bouchard, qui a sorti l'an dernier un livre intitulé Lettre à un jeune politicien. Boris Vian décrit la langue de bois des vieux politiciens d'expérience, leur démagogie. En tant qu'artiste, je sens le devoir de passer un message, pas juste de divertir les gens. J'aimerais initier des pistes de réflexion, sans être moralisateur.»
Éloge du métissage
Par-delà les deux titres du répertoire pop auxquels il se collette (I might be wrong de Radiohead et Ti-chien aveugle de Fred Fortin) sur Chercher l'équilibre, le pianiste ouvre en tout temps les fenêtres de son jazz afin que le soleil d'autres musiques lui chauffe les fesses. «Refuser l'influence du hip-hop et des DJ, ce serait refuser d'appartenir à notre époque», pense le leader du trio que complètent Philippe Leduc, contrebassiste rompu aux rythmes du monde, et William Côté, inventif batteur à l'énergie très rock. «Il faut rester à l'affût. Intégrer la musique électro, ça amène tellement de beaux défis. L'innovation a toujours été le fruit du métissage. Il ne faut pas oublier que le jazz était d'abord le fruit du métissage entre musiques européennes et musique africaines.»
Malgré ce noble et admirable désir de mettre son travail au service d'une vision du monde qui la dépasse et de conjuguer son jazz au temps présent, Jérôme Beaulieu demeure d'abord et avant tout - ce serait injuste de ne pas l'écrire - un compositeur à la recherche de la parfaite mélodie entêtante. «J'aime penser à mes pièces comme à des chansons. J'aimerais que mes mélodies te restent pogner dans la tête. Si tu chantes un de mes thèmes, j'ai gagné. Certains puristes du jazz pensent que lorsque ça arrive, c'est parce que c'est une mélodie simpliste. Je ne suis pas d'accord avec ça! Une mélodie peut être recherchée et te rester en tête. La mélodie de la Symphonie nº 7 de Beethoven reste en tête et elle n'est pas simpliste, ni mauvaise, je pense.»
À retenir
Trio Jérôme Beaulieu
Mercredi 29 janvier à 20 h
Théâtre Centennial (2600, rue Collège)