Perdre un bébé dans ses premières heures de vie, c'est perdre un avenir. Dire au revoir à une personne que l'on aime déjà, mais avec qui nous n'avons pas pu bâtir des souvenirs. Coup d'oeil sur cette terrible épreuve.

En deuil d'un ange

« Au Québec, on entend souvent que la pire chose qui puisse arriver à quelqu'un, c'est de perdre un enfant. C'est faux. Le pire qui puisse arriver, c'est de se laisser mourir avec lui », lance tout naturellement Rémy Perras, sous le regard approbateur de sa conjointe, Karine Sirois. Six ans après le décès de leur premier enfant, c'est avec sérénité qu'ils racontent leur histoire. Celle de la première neige de novembre, de la tempête qui l'a suivie et, surtout, du printemps qui a su reprendre le dessus.
Quelque temps avant de décider de fonder une famille, Karine et Rémy ont passé sept mois en Inde. Un voyage qui a profondément bouleversé leur vision de la vie et qui leur a appris à mettre les choses en perspective.
« Ici on a une perception particulière de la mort, commence Karine. On la voit comme un ennemi redoutable à repousser absolument et qu'on ne veut pas regarder en face. On voit la mort comme l'opposé de la vie, alors qu'en fait elle n'est pas son opposé, mais seulement une partie de celle-ci. »
Toutefois, leur nouvelle philosophie allait être mise à rude épreuve quelques années après ce voyage.
« Nous sommes revenus et après avoir retourné la question mille fois dans notre tête, on a finalement décidé d'avoir des enfants. Karine est tombée enceinte et la grossesse s'est super bien déroulée », se rappelle Rémy.
L'accouchement aussi a été une très belle expérience pour le couple, qui se souvient de cette nuit-là comme un moment privilégié de communion, où ils étaient pleinement dans le moment présent et entièrement heureux de le vivre ensemble.
Lorsqu'est venu le temps de donner la dernière poussée, c'est à la surprise de tous que les médecins ont constaté que le cordon ombilical s'était resserré autour du cou de la petite, la privant de cette première inspiration, de ce tout premier « oui » à la vie sur Terre.
« L'enfant de la vie »
« C'est bizarre, mais au long de ma grossesse, je me répétais sans cesse que cet enfant était celui de la vie, pas le mien. Que je ne devais pas brimer sa liberté. Je pense qu'il y a des petits indices comme ça, des intuitions, qui en rétrospective ont beaucoup de sens, sans qu'on puisse nécessairement les expliquer entièrement », poursuit Karine.
Quand Rémy a regardé par la fenêtre de l'hôpital après l'accouchement et qu'il a vu les tout premiers flocons du mois de novembre flotter entre ciel et terre, il s'est retourné vers sa conjointe et lui a proposé qu'ils appellent leur fille Blanche.
« C'était sur notre liste de noms possibles, mais je trouvais que c'était trop délicat, trop pur, trop angélique. Mais quand Rémy m'a dit ça, le coeur m'a fait trois tours et j'ai su qu'elle avait maintenant droit à cette pureté, à cette légèreté. C'était tout à fait elle », continue Karine.
Crier à l'injustice
Le couple décrit l'année qui a suivi la mort de Blanche comme étant la plus difficile de toute leur vie, particulièrement à cause de l'immense non-sens qui a créé un épais brouillard dans lequel ils ont dû avancer à tâtons, ensemble, pendant quelque temps.
« Toutes les « premières » ont été terribles, avoue Karine. Le premier Noël, la première fête des Mères, la première fête des Pères, la première naissance dans la famille... Tout ça ravivait le sentiment d'injustice profond qu'on sentait. On se demandait souvent « Pourquoi nous? » »
« Pour ma part, je me souviens clairement du moment où, à peu près trois mois après les événements, j'ai vécu ce qu'on appelle « la grande braille. » J'étais dans le lit, je criais, je pleurais. J'étais une plaie ouverte », décrit Rémy. 
Retrouver l'équilibre
Si Rémy et Karine ont toujours chéri le souvenir de leur grande fille, Blanche a elle aussi gardé une part de ses parents avec elle.
« Quand ta fille meurt, une partie de toi-même meurt avec elle, dit Rémy en prenant son fils Lorenzo sur ses genoux. C'est normal. Ce qu'il faut faire, par contre, c'est cultiver ce qu'il te reste de vie. »
C'est ce que le couple a fait, chacun à son rythme, mais toujours en symbiose dans le processus de deuil, pendant l'année qui a suivi. Rémy est allé consulter à quelques reprises et Karine a passé l'été sur une ferme pour renouer avec la vie.
« J'ai passé un été les deux mains dans la terre à retrouver l'équilibre. J'ai poussé mes réflexions à fond. Ç'a été ça, ma thérapie. »
Au-delà du deuil de leur fille, Karine et Rémy ont pris le temps de faire le deuil de leur vision idéalisée de la vie et de pleinement apprécier la sagesse qu'ils avaient touchée du bout du doigt pendant leur voyage en Inde.
« Tout n'est pas parfait sur la planète. Si tu n'es pas capable d'accepter ça, bonne chance pour vivre. La vie, c'est les imprévus, les joies et les déceptions, la naissance et la mort... Refuser ça, c'est refuser de vivre », philosophe-t-elle.
Un bourgeon fragile
Cette nouvelle hyperconscience de la fragilité de la vie est quelque chose qui a profondément marqué ce couple, qui tente maintenant d'apprécier pleinement tout ce qu'elle leur apporte.
« Moi je nourris ce sentiment de fragilité. Même quand on a eu une discussion plate Karine et moi, si je dois partir, je lui donne un bec. Si jamais il arrive quelque chose avant qu'on se revoie, je veux que ce soit là-dessus qu'on se soit laissés », dit Rémy en regardant sa conjointe dans les yeux.
« Cette espèce de conscience de la fragilité de la vie aurait pu devenir une pensée parasite. On aurait pu être paralysés par la peur... Mais à la place on essaie d'en tirer profit. » 
Un legs précieux
Aujourd'hui, Rémy et Karine sont reconnaissants du passage de Blanche. Ils parlent d'elle tout naturellement à leurs deux autres enfants et ne donnent pas dans l'euphémisme.
«Tout ça a été expliqué clairement. Les enfants savent qu'ils ont une grande soeur, qu'elle s'appelle Blanche, qu'elle est là dans notre famille même si on ne la voit pas et qu'on l'aime beaucoup », explique Karine en ramassant le bol de céréales que la petite Solène venait de renverser sur la table.
« En parlant de Blanche et en ne minimisant pas la peine qu'on a eue quand elle est décédée, on veut montrer à nos enfants que c'est possible de se relever même des pires épreuves », poursuit Rémy.
Si élever des enfants c'est les préparer à la vie, les outiller le mieux possible pour qu'ils puissent faire face à l'adversité tout en goûtant pleinement à tout ce qu'elle propose de beau, alors il ne fait aucun doute que Karine et Rémy tirent le meilleur du legs de Blanche... Et qu'elle-même est une grande soeur exceptionnelle.