Des hiboux et des colombes

«Maman, c'est le papa d'une amie!»
Ma fille tient le journal dans ses mains. Elle parle de Raif Badawi, qui a reçu hier 50 coups de fouet en Arabie Saoudite. Parce qu'il a tenu blogue, parce qu'il a tenu tête.
Je fige. Un instant. Pas longtemps.
«Tu sais, chaton, ce qui lui arrive est injuste...»
«Je sais! Il est en prison, même s'il n'a commis aucun crime. En classe, on a écrit à Amnistie internationale pour le faire libérer.»
«C'est vraiment bien, ça, ma chouette. C'est ce qu'on peut faire, c'est ce qu'on doit faire. Personne ne devrait être emprisonné pour avoir exprimé des idées.»
«Et personne ne devrait mourir pour ça non plus, hein maman? Tu sais, comme Charlie, du journal, à Paris.»
Je fige encore. Un instant. Pas longtemps.
Je fige parce que la voix derrière est celle de mon fils. Sept ans. L'âge de faire des legos et des avions en papier. L'âge de lire Geronimo Stilton en mangeant des pistaches (ou des bonbons quand je ne regarde pas). L'âge des cabanes dans les arbres, du hockey dans la rue.
La veille, il a vu la caricature en une de notre journal. Il a posé des questions. Auxquelles on a répondu avec honnêteté, mais sans en rajouter. En choisissant les mots.
La veille, il a vieilli d'un coup. Il a compris que l'injustice crasse existait en dehors des pages de Harry Potter. L'idée est encore un peu imprécise, mais il a saisi qu'il se passait des choses graves en ce monde. Parfois loin de nous, parfois plus près.
«Maintenant, maman, qu'est-ce qui va arriver?»
«Je ne sais pas. J'espère encore. Mais il faudra du temps. De la tolérance. De l'ouverture. Les racines de tout ce qui se passe sont profondes. Les blessures qu'elles infligent le sont aussi.»
«Et nous, qu'est-ce qu'on peut faire?»
«Je ne sais pas. Je sais, je sais... je ne sais pas beaucoup de choses ce matin. On va continuer à lire. À écrire. À dire. À rire. On va rêver d'un peu plus de paix. On va faire ce qu'on peut, autour de nous, à notre échelle.»
«Maman?»
«Oui? «
«Raif, il est toujours emprisonné?»
«Oui, mon coeur.»
«Alors je vais écrire une lettre au roi d'Arabie. Si tout le monde faisait ça, je pense qu'il n'aurait pas le choix d'écouter. Comme dans Harry Potter. Les Dursley finissent par être obligés d'écouter quand les hiboux magiques déposent des tonnes de lettres dans leur cheminée.»
«C'est vrai, bonne idée.»
«Il y a juste un problème...»
«Oui?»
«On n'a pas de hiboux magiques, comme dans Harry Potter, pour envoyer nos lettres.»
«C'est pas grave, chaton, c'est pas grave. On les enverra à dos de colombes.»