Dans une démonstration à domicile de produits érotiques

La dernière fois qu'il s'est retrouvé seul dans un salon en compagnie d'un aussi grand nombre de femmes, Dominic Tardif n'avait que 6 ans et gigotait sur les genoux de sa mère pendant une présentation Tupperware. Vendredi dernier, notre privilégié collaborateur a eu la chance d'assister à une démonstration à domicile de produits érotiques.
20h. «Je vais aller prendre une bière avec les gars au Mondial», lance Marc-André à sa blonde Anne-Marie, avant de poser sur ses lèvres un petit baiser d'au revoir. La jeune mère de 25 ans vient tout juste de mettre au lit ses deux marmots âgés d'un an et demi et trois ans. Une dizaine de ses collègues, dont certaines ont débuté la soirée chez Pizza Hut, s'entassent sur le gros divan en coin qui domine le salon de son appartement, situé au premier étage d'un immeuble de l'Est de la ville. Des photos de famille et des dessins d'enfants recouvrent une bonne partie des murs.
Les filles ont entre 18 et 25 ans, travaillent ensemble dans un supermarché et en sont presque toutes à leur première démonstration à domicile de produits érotiques. Elles ont répondu oui à l'invitation d'Anne-Marie pour le simple plaisir de «passer une soirée de filles». En attendant Ève, l'obligatoire retardataire, ça parle de job, ça se plaint des patrons, ça discute des charmes d'un nouveau venu à la boucherie. Ça parle aussi, et sans lésiner sur les détails, des objets érotiques qu'elles possèdent déjà. Moi qui craignais que ma présence inhibe les demoiselles, j'ai rarement autant eu l'impression de me fondre à la tapisserie.
Sophie, jeune diplômée en pharmacologie et employée d'un laboratoire montréalais, extirpe des gros bacs en plastique que Marc-André l'a aidé à transporter les produits en vedette ce soir - vibrateurs, oeufs vibrants, stimulateurs en tous genres - et les dispose sur la table de la salle à manger.
«Ça fait 5 ans que je fais des démonstrations à domicile. Je continue même si j'ai fini mes études parce que c'est payant, mais aussi parce que c'est vraiment le fun.» Eros Québec, l'entreprise sherbrookoise derrière le site web d'achats en ligne du même nom qui l'envoie ici, peut tenir jusqu'à 600 soirées du genre par année.
Ève finit par faire son entrée et Sophie distribue les feuilles sur lesquelles figure la liste des produits dont elle nous entretiendra avec une soufflante science pendant près de trois heures. «On va passer des produits les plus soft aux produits les plus kinky.» Des chandelles aux piquets anaux, si vous préférez.
Elle pose sur la table basse, déjà jonchée de plats de jujubes et de croustilles, un petit pot rempli de cotons-tiges. «Vous allez pouvoir les utiliser pour goûter à certains produits. Mais ce n'est peut-être pas une bonne idée de goûter aux produits après avoir pris une bouchée de Doritos.»
Et pour goûter, nous ne tardons pas à goûter tout plein de trucs, dont de nombreuses huiles à massage comestibles à saveur de vanille, de lavande, de fruits exotiques, de ketchup, alouette. Nous goûtons aussi au lustre pour plaisir oral Divin, communément appelé gloss à pipe, une des plus grandes inventions de notre siècle qui produit une sensation de froid dans la «zone» de monsieur lorsque madame s'y aventure avec ses lèvres.
Entre le goût sucré qui a élu domicile dans ma bouche et les cotons-tiges usagés qui s'empilent sur ma cuisse, le tournis me prend et je ne sais plus très bien si je me trouve à la confiserie ou à la clinique médicale.
«Il ne faut pas oublier le fameux point G!» annonce Sophie, et je reprends soudainement mes esprits - allez savoir pourquoi. La présentatrice sort de sa boîte le petit tube de crème d'excitation pour point G Pluie d'amour. Je laisse le soin à votre imagination de deviner à quel genre de précipitations renvoie le nom de cette crème miracle. «La crème vient avec un petit guide qui va permettre à votre partenaire de localiser votre point G. C'est comme le Google Maps du point G, ce petit livret-là.»
Je n'ai pas le temps de demander s'il existe une version pour iPhone de ce livret que Sophie aborde un sujet délicat. «Si vous avez un éjaculateur précoce entre les mains mesdames, le désensibilisant à pénis peut être très utile pour prolonger le plaisir. Suffit d'en appliquer de 3 à 8 poush sur le gland de votre partenaire.»
Embouteillé dans un tube style «spray de poche pour l'haleine», le désensibilisant à pénis produit le même genre d'effet que l'analgésique local que frotte votre dentiste sur votre gencive avant d'y enfoncer son aiguille.
«Allez-y, vaporisez-vous en un peu dans la bouche, vous allez avoir une idée de ce que ça fait», insiste Sophie. Et je me vaporise du désensibilisant à pénis dans la bouche. Je répète: je me suis vaporisé du désensibilisant à pénis dans la bouche. Puis me suis empressé de me nettoyer la gueule avec une généreuse poignée de jujubes.Mon ami Mikey
21 h 30, on débouche le vin. «Les filles, un peu de discipline», demande Anne-Marie à ses invitées qui papotent avec toujours autant d'énergie alors que se termine la pause.
«Le coco, c'est le meilleur ami de la femme», affirme avec l'assurance d'une fille qui sait de quoi elle parle Sophie en interrompant la conversation très animée.
«Mais si je ne suis pas vraiment clitoridienne, est-ce que ça pourrait m'aider?» demande Annie.
«Bien sûr», lui répond la vendeuse.
Annie devra plus tard choisir entre plusieurs modèles d'oeufs vibrants, dont le Pocket Rocket, le Dynamic Bullet, le Dolfinger et le NEA de LELO, le stimulateur de clitoris le plus intense sur le marché, un objet très design conçu «par une femme pour les femmes». «Frottez-le sur le bout de votre nez, vous allez voir.» Et voilà que toutes les filles (et le gars) se frottent un oeuf vibrant sur le bout du pif. «Intense, han?» Intense.
Nous en sommes bientôt à la section des vibrateurs et c'est toute une kyrielle d'objets de forme plus ou moins phallique qui passeront entre mes blanches et innocentes mains. «Fais pas le saut», me prévient Sophie en tendant le bras par-dessus mon épaule pour retirer le morceau d'étoffe recouvrant un dildo avec base à succion qui pendouille au mur, au-dessus de ma tête d'idiot. Les filles soupirent d'émerveillement, je pousse presque un cri d'effroi.
«On l'appelle Mikey, il a été moulé sur le véritable pénis d'un acteur porno.» On devine que Mikey - 8 pouces de longueur, 2 pouces de diamètre - n'a jamais été l'objet de moquerie dans le vestiaire des garçons à la polyvalente. «Mikey existe aussi en version 10 pouces», ajoute Sophie au sujet de cet homme polymorphe, pourvu d'un scrotum de la grosseur d'un petit potiron (j'exagère à peine).
23 h, la démonstration tire à sa fin. C'est l'heure des piquets anaux, des menottes et des jeux de société comme Sexy Menu, «le Cranium du sexe» (il est néanmoins vivement déconseillé de jouer en famille).
Sophie: «Je vais être dans la chambre au fond si vous voulez faire des achats. J'ai tous les produits avec moi dans mes bacs.»
Les filles consultent les notes qu'elles ont prises et semblent toutes hésiter entre plusieurs produits. Que se rapporteront-elles dans leurs chambres à coucher? Le vibrateur disco qui s'illumine dans le noir? Le gant Fukuoku? Le cockring Diving Dolphin? «Je ne peux pas tout acheter», laisse tomber Annie, presque chagrinée.
Anne-Marie: «Ne vous trompez pas de porte, les filles. Sophie est dans la chambre de droite. Les enfants sont dans celle de gauche. Je ne veux pas que vous les réveilliez.»