Les intervenantes Joanie Bellerose et Catherine Samson, en compagnie des jeunes du programme Accès 5.

Contre le décrochage scolaire avec Moriarty

La Maison Jeunes-Est s'active grâce à son nouveau programme Accès 5 à contrer le décrochage scolaire chez les jeunes de l'est de Sherbrooke. Sorties culturelles, activités sportives, aide aux devoirs, interventions en milieu familial; rien n'est laissé au hasard par l'organisme afin d'augmenter le taux de diplomation dans cette partie défavorisée de la ville. Dominic Tardif a accompagné vendredi dernier quelques-unes des jeunes participantes du programme au Théâtre Granada, qui accueillait ce soir-là la formation franco-américaine Moriarty.
Je ne sais pas comment l'écrire autrement: ça sent la maison des jeunes dans la Maison Jeunes-Est, l'ancienne caserne de pompiers située juste devant le Louis Luncheonette. Eminem crache sa prose bileuse à travers les haut-parleurs. Un jeune homme bombe le torse et affecte une mine soucieuse en considérant les boules disséminées sur la table de billard, toise son adversaire, applique un peu de bleu sur le bout de sa baguette, puis tente un coup. Dans le coin de la pièce, des filles, le nez à deux pouces de l'écran, consultent leurs profils Facebook. L'air est pesant d'un furieux désir qu'il se passe quelque chose et d'une conscience aigüe qu'il ne se passera fort probablement rien pantoute: appelons ça l'adolescence.Je dis qu'il ne se passera rien; ce n'est pas exactement vrai pour six adolescentes de 13 et 14 ans qui quitteront bientôt direction centre-ville. L'intervenante Joanie Bellerose sort ses filles ce soir. Au programme: spectacle de la troupe de joyeux vagabonds folk Moriarty. C'est en plus l'anniversaire d'une d'entre elles, Myriam, ce dimanche. Il y a de quoi fêter, on n'a pas 14 ans deux fois.
Joanie en est à tenter de convaincre une petite boudeuse quand je la rejoins autour de 19h. Une des filles qui devaient participer à la sortie ne s'est pas pointée au rendez-vous. Britanny se fait légèrement prier - «Qu'est-ce que ça change que tu passes la soirée assise ici ou là-bas?» - puis décide de se joindre à notre virée. Il s'agira de sa première fois au Théâtre Granada.
Plus qu'une maison des jeunes traditionnelle où les ados viennent flâner à l'abri de la rue, la Maison Jeunes-Est s'active dans toutes les sphères de la vie des jeunes du quartier (elle accueille notamment au deuxième étage des jeunes en crise pour de courts séjours). Le nouveau programme Accès 5, qui vise à tuer dans l'oeuf le décrochage scolaire, compte parmi les différents moyens que prend l'organisme afin d'oxygéner cette partie de la ville toujours sous le joug d'une palpable pauvreté.
Recrutés sur une base volontaire cet été à l'aube de leur entrée au secondaire, les quelque 75 jeunes de l'école de la Montée seront accompagnés tout au long de leur parcours scolaire par un intervenant de la Maison Jeunes-Est. Le cégep se situe peut-être d'un point de vue strictement géographique à quelques mètres d'ici, la route qui sépare les jeunes qui fréquentent la Maison des études supérieures est souvent jonchée de gros nids-de-poule. De gros nids-de-poule dont ils ne s'extirpent souvent qu'avec l'envie de rebrousser chemin et d'emprunter le modeste sentier déjà tout tracé par le milieu dans lequel ils sont nés. Je devrais sans doute préciser que le programme Accès 5 épaule des jeunes de toutes les classes économiques, mais on me souffle à l'oreille qu'ils sont rares les papas qui viennent cueillir leur fils en Mercedes-Benz dans la cour de la Montée.
Les intervenants d'Accès 5 suivent les jeunes partout, à la maison, à l'école, dans la rue, et conjuguent leurs efforts à ceux des parents et des professeurs. L'expression «approche concertée» a dû être employée quelque part dans une demande de subvention.
En plus d'ourdir des stratégies plus traditionnelles comme de l'aide aux devoirs, Joanie et ses collègues s'échinent à organiser toutes sortes d'activités après les classes: cours d'espagnol, ateliers de chant, sports, randonnée au mont Orford. «Il y en a qui ne savait même pas de quoi je parlais quand je leur ai proposé d'aller faire une randonnée au mont Orford, me raconte-t-elle. Ils n'étaient pas familiers avec le concept de faire une randonnée.»
En janvier dernier, Joanie accompagnait une gang de filles - et un gars - au Granada pour le spectacle de Karim Ouellet. «C'était la folie quand on est arrivé sur Wellington. Les jeunes ne viennent pas souvent au centre-ville. Je pense que j'ai eu plus de fun à regarder mon petit gars regarder le show qu'à regarder le show en tant que tel. Il trippait vraiment.»
Plein de musiques mélangées
Saviez-vous que les adolescentes écoutent encore du Marilyn Manson? C'est le cas de Patricia, du moins. Je jase avec elle du gentil sataniste entre le stationnement et le Granada. Son groupe préféré du moment: Black Veil Brides, dont je n'ai bien sûr jamais entendu parler. «Le chanteur est vraiment beau, il a des yeux bleus et les cheveux noirs. J'ai fait un dessin de lui l'autre fois.» «T'es vraiment bonne en dessin», la complimente Catherine Samson, l'autre intervenante qui nous accompagne ce soir. «Ben non, je suis pas si bonne que ça!»
Nous avons de très bonnes places aux pieds de la scène et Britanny semble plutôt impressionnée par la somptuosité du Granada, dans lequel elle n'était jamais entrée. Il faut bien sûr lui arracher chacun des mots de la bouche. Elle finit par admettre que c'est «pas pire pantoute.» L'adolescence demeure l'âge par excellence de l'euphémisme.
Je demande aux filles si elles ont au moins une vague idée de ce qu'on vient voir et entendre. «Ouais, j'ai regardé sur YouTube, c'est comme plein de musiques mélangées», me répond Marika en levant le nez de la tablette numérique qu'elle trimballe je ne sais pas pourquoi. C'est très franchement un des plus justes critiques qu'il m'a été donné d'entendre au sujet de Moriarty, groupe qui malaxe tout ce qui existe de musiques de racines (blues, folk, country) sur l'autel d'une ludique théâtralité.
Est-ce que le fan club de Moriarty compte désormais six nouvelles jeunes membres, demandez-vous? Pas exactement. J'imagine que c'est l'erreur qu'il ne faut pas commettre, espérer que se dessinent sur le visage de ces ados les réjouissants symptômes d'une épiphanie.
Elles n'ont pas détesté pour autant, loin de là. Je crois avoir aperçu la très flegmatique Alexandre esquisser un sourire. Marika n'a pas jeté un oeil à sa tablette de tout le spectacle, ce n'est pas rien. Patricia aurait préféré assister à un concert de Black Veil Brides, mais c'était «quand même correct». Britanny n'en revenait tout simplement pas des furieux pas de danse du guitariste en salopette, une sorte d'Elvis épileptique coiffé d'un indomptable afro. «Il n'avait pas d'allure», répétait-elle. Ça sonnait comme un compliment. Elle pressait néanmoins Catherine pour qu'elles se dépêchent de rentrer à la Maison Jeunes-Est afin d'attraper le «last call» de 23 heures.
Chose sûre: ces filles venaient tout juste de vivre grâce à Accès 5 quelque chose qu'elles n'auraient pas vécu autrement. J'imagine qu'il faudrait parler d'horizons ouverts, pontifier sur l'importance de la méditation culturelle, s'imaginer qu'une lumière venait de s'allumer dans le coeur de ces filles. C'est possible. Je me contenterai de dire que je ne m'inquiète pas trop pour elles et pour leur avenir.