Coaticook: du cinéma muet, un pianiste et du plaisir

«Je connais le début et je connais la fin, mais entre les deux je suis tout à fait libre. Ce soir, je vais faire parler le film avec le piano», annonçait le pianiste-compositeur Roman Zavada en guise d'introduction à un marathon improvisé de 1 h 30 sur le film muet Le mécano de la générale.
La projection à ciel ouvert prenait place vendredi soir au parc Chartier, en plein centre-ville de Coaticook. Ils étaient d'ailleurs près d'une centaine de tous âges, tantôt assis sur des chaises de parterre, tantôt allongés sur des couvertures ou transformant le mobilier urbain en fauteuil de cinéma, incluant la fontaine et même les monuments.
Dès les premières notes, la magie s'est installée et le public s'est instantanément projeté dans le temps. La musique s'est transformée en train, en cavale, en chicane d'amoureux. Rien n'a arrêté Zavada : ni le héros Buster Keaton, alias Johnnie Gray, un mécano à la ressource de ses deux passions, une locomotive baptisée La Générale et Annabelle Lee, l'élue de son coeur. Au fil des images et de l'action, le public a fini par oublier que le pianiste était là, que le film vivait grâce à lui. Tel un athlète, Roman Zavada a enchaîné les mélodies sans défaillir.
À peine âgé de deux ans, un petit bout de chou a fait des rondes sans fin à s'étourdir sur les notes souvent joyeuses de la trame sonore. Les images noir et blanc l'intéressaient visiblement peu, mais la musique, elle, retenait toute son attention, comme un jouet invisible qu'il ne pouvait atteindre. Un groupe curieux d'adolescents se sont arrêtés un instant, indécis à savoir s'ils avaient droit à des extraits de la vie coaticookoise d'il y a 150 ans. Malheureusement ou heureusement, force est de reconnaître que si c'était le cas, le «gars des films» est vraiment doué pour les situations rocambolesques sans queue ni tête, le sens du rythme et de la comédie.
Pendant ce temps, dans la foule éclataient des rires. En effet, qu'elles soient noires, blanches, couleurs ou en trois dimensions, les fouilles, culbutes, maladresses et situations sans issues font toujours rire, et ce, peu importe l'âge du spectateur ou que le film ait été produit il y a près de 90 ans, en 1926.
Zavada avait raison. «Dans 300 ans, on parlera encore de ce film, alors qu'on aura depuis longtemps oublié des films beaucoup plus récents.»
Le froid s'est installé peu à peu, on a remonté les fermetures éclair, on a enfilé la capuche ou on a remonté la couverture jusqu'aux oreilles, mais tous sont demeurés là, attentifs comme si on assistait à un moment privilégié qui ne reviendra peut-être jamais.
Le rêve fou d'un cinéma en plein air au coeur de la ville ne date pas d'hier et il refait immanquablement surface à chaque sondage populaire. Et si Roman Zavada avait prouvé aux Coaticookois que leur rêve n'était pas si fou après tout?
Rappelons que ce type de concert est très rare, puisqu'il existe très peu d'accompagnateurs de films muets au Québec et dans le monde, un métier que cet artiste a appris à la Cinémathèque québécoise où il est l'un des deux seuls pianistes en résidence.«Lorsque j'accompagne des films, c'est très exigeant pour la concentration, car je suis toujours à l'affût de ce qui se passe dans le film, que ce soit le mouvement, le rapprochement de caméra, le jeu des acteurs. Il faut être attentif à tous les détails. Et même si je connais bien le film, ça reste une trame improvisée. Je ne sais jamais comment je commence et encore moins comment je termine. Lorsque j'accompagne un film, je suis sur scène, mais l'attention est portée à l'écran. Mais c'est aussi une bonne façon de me faire découvrir en tant qu'artiste», a expliqué le pianiste-compositeur Roman Zavada.