Elles sont musulmanes, catholiques ou hindoues. Elles habitent à Sherbrooke et elles ont accepté de parler de la Charte de la laïcité, un sujet qui est au coeur de leur actualité. On aperçoit Sultana Jabarkhail, Sara Ahrmadi et Teresa Bassaletti.

Charte: les femmes immigrantes craignent l'isolement

Khadija Jahed, 36 ans, était journaliste dans son pays natal. Il y a neuf ans, la Marocaine de confession musulmane immigre à Sherbrooke avec son Mmari. Quelques années plus tard, après un divorce, elle se retrouve mère monoparentale et sans emploi. Son diplôme n'étant pas reconnu au Québec, Mme Jahed vise un emploi en garderie pour nourrir ses deux enfants et fait une formation en ce sens.
« Quand, j'ai entendu parler de la charte, j'ai eu un choc. Je suis une femme qui porte le voile et j'ai mes limites. Je respecte les religions des autres. Je pratique la mienne à la maison. Et je ne trouve pas que mon voile est un handicap, mon cerveau travaille aussi bien sous un voile. Plusieurs portes du marché du travail étaient déjà fermées pour les femmes voilées, et voilà qu'on nous en ferme davantage. »
Découragée, Mme Jahed envisage de retourner au Maroc. « En même temps, j'ai peur que mes enfants, qui sont nés ici, en souffrent », témoigne la chef de famille.
Autour de la table sont réunies des femmes de l'Afghanistan, du Chili, du Maroc, de la Suisse, du Bhoutan, de la Serbie, de la République dominicaine. Elles sont musulmanes, catholiques ou hindoues. Elles habitent à Sherbrooke et elles ont accepté de parler du projet de loi 60 ou de la Charte de la laïcité, un sujet qui est au coeur de leur actualité.
« J'ai choisi le Québec parce que je savais que c'était une terre très tolérante. Je suis contre la charte, car elle vient fragiliser l'intégration des communautés culturelles qui sont déjà sous-représentées au sein des travailleurs de la fonction publique », exprime Teresa Bassaletti, catholique d'origine chilienne qui est au Canada depuis près de 40 ans.
Toutes sont convaincues que l'isolement et la pauvreté sont les plus grands problèmes des immigrantes et que la solution passe par l'intégration du marché du travail. Une intégration remise en cause par la proposition du gouvernement québécois.
« La charte s'inscrit dans une démarche de désintégration des communautés culturelles en ne reconnaissant pas l'apport des nouveaux arrivants. Historiquement, lorsque le pays a eu besoin de savoir et de main-d'oeuvre, on a pourtant eu recours à ces nouveaux arrivants », ajoute Mme Bassaletti en pensant aux milliers de Chinois venus pour construire les chemins de fer et aux nombreux Ukrainiens venus pour développer l'agriculture à la fin du 20e siècle. Elle pense aussi aux médecins et scientifiques que la province accueille depuis des années.
Même si les femmes interviewées n'ont pas remarqué de changement dans le regard des gens depuis la charte de Bernard Drainville, elles se sentent différentes.
« Je ne me suis jamais sentie aussi immigrante que depuis la venue de la charte. Quand on m'a parlé du Québec et de ses lois, j'ai dit oui à tout. Mais là, on m'annonce une nouvelle loi que je n'aurais pas pu prévoir et à laquelle je n'ai pas dit oui », explique Sara Ahrmadi, Afghane de confession musulmane qui vit à Sherbrooke depuis 5 ans.
Mme Ahrmadi est heureuse de vivre à Sherbrooke et d'apprendre le français, mais avoue qu'elle aurait choisi une autre terre d'accueil si la charte avait été en vigueur au moment d'immigrer.
L'engagement du Québec
Selon le projet de loi, le gouvernement du Québec donnerait deux ans aux immigrants pour s'adapter à sa charte. « On nous dit que les immigrants doivent s'adapter. Mais le gouvernement a aussi un engagement face à ses immigrants qu'il a choisis. Nous n'avons pas forcé la porte d'entrée du Québec. On nous a sélectionnés pour nos compétences professionnelles et notre état de santé. Il ne faut pas nous trahir ni violer notre confiance alors qu'on nous a promis une liberté de religion», fait remarquer Anne Bürgi, une Suisse catholique vivant au Québec depuis 25 ans.
Le projet de loi bouleverse d'autant plus qu'il est proposé par un gouvernement dirigé par une femme. « La charte touche principalement les femmes voilées, mais aussi le droit des femmes au sens large. Cela me déçoit que Mme Marois ne défende pas l'ensemble des femmes et décide, par la charte, d'en rejeter une portion qui désire travailler », relate Mme Ahrmadi.
Les Afghanes assises autour de la table ont quitté un pays en guerre, deux y ont perdu leur mari, car elles en avaient assez de se faire dire quoi faire, en quoi croire et comment s'habiller par les talibans. « On a choisi la liberté en venant ici. On ne croyait pas qu'on nous dirait comment s'habiller et comment vivre notre religion. On n'a pas choisi une dictature », déplore une d'entre elles pendant que les autres applaudissent.
« Ce n'est pas à l'État de nous dicter comment les citoyens vont exercer leur foi. Il y a un principe doublement millénaire qui s'appelle séparation de l'Église et de l'État. Ce principe date de l'époque de Jésus de Nazareth qui a demandé qu'on donne à César ce qui revient à César et à Dieu ce qui lui revient. Le désir de neutralité signifie que l'État ne s'implique pas. Une enseignante, voilée ou non, apprend à mes enfants ce que fait deux plus deux. Elle ne me menace pas et ne m'impose pas sa religion », déclare Anne Bürgi.
Quelle nation québécoise?
« Bernard Drainville parle de valeurs communes de la nation québécoise, un désir consensuel. Alors qu'on voit bien que le projet ne fait pas consensus du tout. Le ministre prétend que des groupes ont demandé au gouvernement d'agir. On aimerait bien savoir qui sont ces groupes et ce que c'est d'être Québécois, un terme qui est, ici, exclusif et profondément discriminatoire. Par exemple, on demande aux juifs d'enlever leur kippa alors que les premiers juifs sont arrivés au Québec en 1760. Combien de siècles il faut pour que des immigrants soient considérés comme des Québécois? » demande Anne Bürgi.
Nathalie Araneda, enseignante au Centre des femmes immigrantes de Sherbrooke, souligne que le projet est loin d'être consensuel puisqu'il crée la division entre les Québécois et la division au sein même des différents partis politiques.
Aussi, Mme Bürgi est navrée que le ministre Drainville considère le catholicisme et le crucifix comme des trucs justes bons pour les musées. « Quand on sonne les cloches de l'église, c'est bien pour les vivants et pas pour les morts? Il y a 2 millions de visiteurs par an à l'Oratoire St-Joseph, c'est bien des vivants? », questionne-t-elle.
Les millions investis dans le projet de loi 60 auraient été plus bénéfiques s'ils avaient été investis dans les organismes de première ligne favorisant la francisation et l'intégration des immigrants sur le marché du travail, estiment les immigrantes.