Roland et Monique Boisvert posent devant l'ancien local d'Accommodation Monique, qui a fermé ses portes le 30 novembre dernier.

Accommoder le Centre-Sud

Accommodation Monique aura pendant près de 34 ans été un des principaux pourvoyeurs de bières, de bonbons et de réconfort des résidents du quartier Centre-Sud. Rencontre avec ses anciens propriétaires, Monique et Roland Boisvert.
Le 30 novembre dernier, Monique Boisvert débranchait pour de bon les frigos à bières qui depuis près de 34 ans ronronnaient dans son dépanneur, Accommodation Monique, coin Ball et Alexandre. Une affichette collée dans la porte de cette petite institution du quartier Centre-Sud prévenait depuis quelques semaines déjà les habitués qu'ils devraient bientôt aller se ravitailler ailleurs.« Comme c'était la journée du chèque, ça a été une grosse journée! Plus la dernière heure approchait, plus j'avais le motton », avoue la femme avec son franc-parler légendaire dans la salle à manger de la maison attenante au dépanneur qu'elle habite avec son mari Roland.
« Un client qui savait que je fermais à 22 h 30 est venu à 22 h 29 en disant : "C'est moi qui vais acheter le dernier paquet de cigarettes et la dernière bière." J'ai fait avec lui la dernière transaction, puis nous nous sommes sautés dans les bras. Il était jeune homme quand il a commencé à venir ici et il est rendu à quoi, 40, 50 ans? On a vu des petits bouts hauts de même venir acheter des bonbons puis en acheter des années plus tard à leurs propres enfants. »
Plus qu'un simple marchand de bibine et de tabac, Accommodation Monique aura été le confessionnal des nombreuses âmes esseulées qui errent dans cette zone balafrée de la ville. « On a eu de bons clients. Il y en a qui nous prenaient quasiment pour leurs confidents. Il y a plein de personnes âgées qui venaient manger leurs petits cornets de crème glacée et qui nous racontaient leurs vies accoudées sur le comptoir! Des gens malheureux, on en a vu en masse. Ce n'est pas tout le monde qui est heureux dans la vie. »
Serais-tu brave, toi?
Tristement réputé pour ses filles qui y sollicitent des clients, l'angle Ball et Alexandre figure dans la liste des coins de rue les plus malfamés de la ville et les petits malfrats n'ont pas manqué de tenter d'embobiner les propriétaires d'Accommodation Monique. « Fallait les mettre au pas tout de suite », explique le toujours très laconique Roland. « Ils veulent tous du crédit, avoir des petites faveurs, se faire vendre de la bière avant l'heure. Faut dire non. »
Monique : « Il y en a qui sont venus sonner ici, à la porte de notre maison, à deux heures du matin, pour avoir de la bière. La deuxième fois que c'est arrivé, j'ai appelé la police et je leur ai dit : "Il y a des gars qui sonnent chez nous pour avoir de la bière. Pouvez-vous venir leur en vendre s'il vous plaît?" »
Vous avez déjà craint pour votre vie Monique? « Serais-tu brave, toi, si tu avais un revolver en dessous du nez? »
Non, pas tellement. « On a eu une quinzaine de hold-up. Tu restes craintif pour un bout à chaque fois. Mais si tu penses à ça, jamais tu ne vas travailler dans un dépanneur. Quand tu te promènes sur le trottoir, est-ce que tu le sais ce qui va se passer? C'est la même maudite affaire! C'est vrai qu'on est plus à risque, mais s'il y a quelque chose qui est pour t'arriver dans la vie, ça va t'arriver. »
Certains voleurs ont néanmoins davantage été source d'hilarité que de peur pour Monique et Roland. Truculente anecdote : « On revenait du cinéma en après-midi, une des rares sorties qu'on s'est permis en 34 ans, et en rentrant dans la cour, je vois un gars passer la porte du dépanneur et cacher un 1,18 litre de bière dans un banc de neige derrière. Puis il rentre dans le dépanneur pour aller en voler une autre. J'ai déterré la bière et je suis allé la remettre dans le frigidaire. Quand le gars est ressorti, il est allé chercher sa bière dans le banc de neige et, comme de raison, il ne la trouvait plus. Il était en train de défaire le banc de neige au grand complet. On le regardait faire par la fenêtre, on n'en revenait pas! »
Clientèle à pied
« De la bière, de la loto et des cigarettes », répond sans ambages Monique quand on lui demande quels produits trônaient au sommet des ventes de son dépanneur. Les étagères de conserves et les frigos à lait n'étaient pas pour autant désertés, malgré la concurrence des supermarchés aux heures d'ouverture prolongées, nombreux dans les environs. « On vendait plus les premières années, c'est sûr, mais on en vendait encore de l'épicerie. La majorité de notre clientèle venait à pied. Les gens, ça ne leur tente pas toujours d'aller virer à la Place Belvédère ou au Maxi en bas. »
S'ils auraient pu facilement trouver une relève pour leur petit commerce - « ça roulait encore », assurent-ils -, Roland et Monique auront préféré conserver leur local, qu'ils s'affairent ces jours-ci à transformer en salle familiale. « Tu vas aimer ça aller jouer dans l'ancien dépanneur, mon homme? » lance la grand-maman à son petit-fils Robin, âgé de 5 ans, en lui passant une main affectueuse dans les cheveux.
Une partie d'Accommodation Monique survit néanmoins de l'autre côté de la rue, au tout nouveau Dépanneur SR, qui a racheté certains de ses équipements. « Je vais en face et je rencontre des anciens clients. Je suis toujours contente de les voir. »
C'est sans aucun doute tout à fait réciproque.