Avec sa contrebasse à cinq cordes, Mathieu Désy peut, à l'instar d'un guitariste, jouer des accords.

À quoi je joue? Je joue de la contrebasse!

Contrebasse et marées, Mathieu Désy place le plus plantureux des instruments à cordes sous les projecteurs d'un méditatif premier album instrumental défiant toute tentative de définition.
Non, cher mélomane, tu n'as pas la berlue. Non, tu ne souffres pas d'un problème de cataractes. Non, tes lunettes ne sont pas sales. Oui, la contrebasse de Mathieu Désy compte bel et bien cinq cordes (le nombre réglementaire: quatre). Une particularité permettant au musicien d'origine sherbrookoise de tenir un rôle harmonique hors de portée de ses collègues, en plus d'assumer ses responsabilités rythmiques, inventive manière d'embrasser une double tâche dont témoigne son premier album, Contrebasse et marées.«Ma cinquième corde rapproche mon instrument du violoncelle», explique cet accompagnateur dont on se dispute les services; vous l'avez peut-être vu sur scène aux côtés d'auteurs-compositeurs-interprètes comme Fred Pellerin et Catherine Major, d'un jazzman comme Jean-François Groulx et d'un ensemble classique comme Forestare. «Je joue de la contrebasse comme une guitare, en faisant des accords, ce qui est impossible avec une contrebasse traditionnelle. Je suis un des rares, sinon le seul, à employer cette technique que j'appelle contrebasse polyphonique.»
Ne serait-ce qu'à cause de ses choix d'orchestration pour le moins inusités, Contrebasse et marées défie toute tentative de définition. Est-ce que du jazz ou est-ce de la musique classique que bricole Désy avec Charles Papasoff, membre en règle du gotha des saxophonistes québécois, ici armé d'une clarinette basse, et Paul Picard, percussionniste-coloriste aperçu au sein de l'orchestre d'une certaine Céline, ici équipé d'un arsenal de petits tambours et de percussions à main qu'il manipule avec un soufflant raffinement?
De la musique instrumentale, tranche celui qui signait récemment la réalisation d'un autre album de facture singulière, Pianolitudes de Martin Lizotte. «Au plan de l'écriture, c'est plus près de la musique classique; on travaille d'abord avec des partitions. Quand nous maîtrisons suffisamment les pièces, on aménage des espaces pour improviser. J'aime du jazz sa capacité à témoigner de l'état d'âme des musiciens au jour le jour. La pièce est réellement différente à chaque fois qu'on l'interprète grâce à l'improvisation.»
Pourquoi avoir demandé à Papasoff, saxophoniste de légende répétons-le, de souffler dans sa clarinette basse? N'est-ce pas un peu comme placer un ballon de basketball dans les mains de Wayne Gretzky (on exagère)? «J'aime le son plus boisé que cuivré de la clarinette basse. Je voulais déstabiliser Charles et m'assurer qu'il n'arrive pas avec son gros son de gars en contrôle. Et je ne voulais pas d'un batteur, parce que je voulais que ça flotte. Le titre, Contrebasse et marées, n'est pas sorti de nulle part. J'ai composé les pièces dans cette optique. Je voulais du flottant, quelque chose qui permet de se détendre.»
Du triangle qui torche
Vous prenez de haut le triangle? Vous aimez en rire? Vous ravalerez vos méprisantes paroles à l'écoute de Blackbird, relecture d'un classique des petits gars de Liverpool dont se saisit Paul Picard afin de se fendre d'une partition de triangle du feu de Dieu. «C'était ça la commande. Je lui ai dit: "T'es pas game d'essayer d'imiter les oiseaux avec ton triangle." C'était un peu une blague, j'étais sûr qu'on l'essaierait quelques fois et qu'on finirait par partir à rire, se rappelle Désy. Finalement, ça marche! C'est une toune qui a été reprise de plusieurs façons, mais je ne crois pas qu'elle a déjà été faite avec une run de triangle.»
Bien qu'il signe la majorité des pièces de ce premier album, Désy emprunte aussi Armellodie à Chilly Gonzalez, et pige dans le grand répertoire universel Smile, immortelle tirée des Temps modernes du père de Charlot.
«Smile, c'est une chanson que j'aime depuis que je suis petit. Quand j'ai réalisé que cette pièce-là, une des plus belles mélodies que je connais, a été écrite par Charlie Chaplin, j'étais sous le choc. Je trouve ça émouvant que ce grand comique ait écrit cette pièce sur l'importance de sourire même quand ça ne va pas bien. Pour moi, Charles Papasoff, qui est devenu un ami au fil du temps, incarne un peu l'esprit de Charlie Chaplin. Il pourrait facilement avoir été clown, il a ce même rapport-là à la vie. Il sourit tout le temps.»
Il sourit contrebasse et marées, dirait un certain musicien. Vous savez, celui qui a une corde de plus que les autres sur son instrument.
À retenir
Lancement de Contrebasse et marées
Jeudi 13 février à 18h
Théâtre Granada (53, rue Wellington Nord)