Les producteurs de grains du Québec s’inquiètent de l’avantage concurrentiel des producteurs américains, tandis que le Canada diminue tranquillement sa contribution au programme Agri-Stabilité depuis quelques années.
Les producteurs de grains du Québec s’inquiètent de l’avantage concurrentiel des producteurs américains, tandis que le Canada diminue tranquillement sa contribution au programme Agri-Stabilité depuis quelques années.

Les producteurs de grains crient à l’injustice

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
La Tribune
L’heure est au passage à l’action pour les producteurs de grains de la province. Alors qu’un récent rapport indépendant dénonce lui aussi le désavantage concurrentiel dans lequel ils se retrouvent face à leurs compétiteurs américains, ceux-ci exigent du gouvernement fédéral qu’il répare les dégâts causés par son manque de soutien à l’industrie.

Les Producteurs de grains du Québec, en compagnie de l’Atlantic Grain Council et des Grain Farmers of Ontario, ont diffusé jeudi un communiqué, dans lequel ils exigent que le programme de gestion des risques Agri-Stabilité soit doté d’une plus grosse enveloppe et que ses critères pour le dégagement des fonds soient améliorés. 

Les subventions versées aux agriculteurs par le gouvernement américain dans les dernières années, et plus récemment en raison de la pandémie, ont affaibli l’industrie canadienne, dénoncent-ils notamment en s’appuyant sur un récent rapport d’Agri-Food Economic Systems, datant de septembre dernier. 

Selon le rapport publié en anglais, dans le contexte actuel, le Canada dispose d’un an pour travailler avec les provinces, les producteurs et les groupes de l’industrie pour revoir les programmes actuels et déterminer les directions stratégiques que devra prendre la gestion des risques en agriculture. Sinon, des entreprises agricoles canadiennes, de même que l’autonomie alimentaire du pays, pourraient être menacées. 

« Il faut que ce soit réglé pour la prochaine période des récoltes », dit Stéphane Vaillancourt, président des Producteurs de grains de l’Estrie. Celui-ci déplore une diminution continue de l’argent versé au programme Agri-Stabilité depuis les huit dernières années. Ce programme fédéral de gestion des risques de l’entreprise, qui permet à ses adhérents d’être compensés financièrement pour 70 % de leurs pertes de revenus (contributions partagées par le provincial et le fédéral) lors d’une baisse de rendement, exclut de plus en plus de cas, dit-il. 

« On ne veut pas de l’aide directe, on veut juste que les gouvernements, surtout le fédéral, investissent à la hauteur de ce qu’ils donnaient il y a huit ans. Les critères sont de plus en plus resserrés pour que moins d’argent soit dépensé. Certains producteurs n’y ont plus droit, comme ceux de la relève qui n’ont pas d’antécédents. L’an dernier, alors que la saison était catastrophique, on a des producteurs qui n’ont eu aucune aide. »  

En 2010, le programme Agri-Stabilité avait versé 87 777 484 $ à tous les secteurs agricoles, dont 1 536 055 $ aux producteurs de grains. L’an dernier, ces montants s’élevaient respectivement à 11 312 527 $ et 239 720 $. 

« Ils sont en train de nous écraser » 

Pendant ce temps, le gouvernement américain investit des milliards pour venir en aide à ses agriculteurs. Sauf que le prix du grain canadien est déterminé par le modèle américain, à la bourse de Chicago, rappelle M. Vaillancourt. 

« Le prix est le même, mais les coûts de production sont différents ici et là-bas : c’est injuste, plaide-t-il. C’est bien beau dire que c’est important d’encourager l’agriculture locale et d’investir, mais les bottines doivent suivre les babines. On se retrouve à l’opposé des États-Unis. En investissant dans l’agriculture comme ils font là, les Américains font de la recherche et du développement et ils améliorent leur compétitivité et leur rendement... ils sont en train de nous écraser. Si le gouvernement n’est pas capable de rectifier la situation, tantôt, ce sont les Américains qui vont venir acheter nos terres. Oui, il y a des règles à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), mais M. Trump ne s’en soucie pas. Et le temps que le Canada aille devant l’OMC, il pourrait ne même plus être au pouvoir. »

Vulgarisant les effets d’une aide continue aux fermes de l’autre côté de la frontière, le rapport Agri-Food Economic Systems indique que ceux-ci devraient représenter une grande préoccupation pour le Canada. « Dans un libre marché, les bas prix remédient aux bas prix, puisqu’ils donnent le signal d’ajuster la production à la baisse. Cependant, des programmes de paiements atténuent cet effet et font dérailler le besoin d’ajustement [traduction libre]. »

Quand l’ajustement commandé par les prix est contrebalancé par des subventions aux États-Unis, on obtient tout simplement de bas prix dans les deux pays, conclut-on. 

La ministre fédérale de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire, Marie-Claude Bibeau, qui est aussi députée de Compton-Stanstead, a répondu par voie écrite que certains ajustements ont été apportés aux différents programmes de gestion des risques en raison de la COVID et « [qu’elle] travaille très fort avec les ministres des provinces pour améliorer Agri-Stabilité dans les meilleurs délais. Pour faire face à la pandémie, les producteurs ont aussi pu profiter des programmes offerts aux entrepreneurs, dont le Compte d’urgence aux entreprises, et nous avons redoublé d’efforts pour permettre l’arrivée sécuritaire des travailleurs étrangers qui sont essentiels sur nos fermes. » 

Le secteur en Estrie

En Estrie, 420 producteurs de grains sont visés par le plan conjoint. En somme, ce sont cependant 770 entreprises qui déclarent cultiver du grain dans la région, puisqu’une grande proportion des producteurs produisent du grain en autoconsommation pour leurs animaux. Or, il n’est pas rare d’en voir certains vendre leurs excédents ou acheter ailleurs pour combler leurs besoins.  

On parle de 6 300 hectares cultivés pour le maïs-grain, 10 000 pour le soya et 5 900 pour le blé, seulement en Estrie. Au total, ce sont 58 963 tonnes qui sont commercialisées par année dans la région, pour une valeur de 18 millions $.