Combien d’années seront nécessaires pour revenir à la normale? » questionne le Pr Mario Fortin.
Combien d’années seront nécessaires pour revenir à la normale? » questionne le Pr Mario Fortin.

Une économie disloquée

SHERBROOKE — Le passage à vide qui bouleverse l’économie canadienne risque de perdurer des mois voire des années selon plusieurs économistes. Et même lorsque les entreprises obtiendront le feu vert pour reprendre leurs opérations, la cassure dans les chaînes d’approvisionnement et de distribution risque d’en forcer plusieurs à rester sur les lignes de côté.

Statistique Canada annonçait mercredi que le produit intérieur brut (PIB) canadien se serait contracté de 9,0 % pendant le mois de mars, selon une estimation préliminaire. Cette « prévision immédiate » de l’agence fédérale serait la diminution mensuelle la plus marquée du PIB depuis qu’elle a commencé à récolter ces données, en 1961. 

« Et rappelons-nous que les mesures de confinement plus sévères sont arrivées à la mi-mars donc la chute du PIB sera encore plus forte en avril », commente d’entrée de jeu Mario Fortin, professeur au département d’économie de l’Université de Sherbrooke.

Malgré cela, plusieurs prévisions faites depuis quelques jours par le Conference board du Canada ou les grandes banques annoncent une reprise rapide en 2021. 

« Il y aura effectivement une reprise rapide, un rebond, parce que les gouvernements ont volontairement mis l’économie en arrêt. Toutefois, la question qui demeure c’est combien d’années seront nécessaires pour revenir à la normale? » questionne le Pr Fortin.

David Dupuis, chargé de cours et responsable du baccalauréat en Économie de l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke, parle de son côté d’une reprise en U élargie.

« Une reprise en V, c’est une croissance économique très rapide suivie d’un bris dans la tendance puis d’un retour à celle-ci. Ça c’est ce qu’on souhaite et ç’a été le cas lors de la reprise canadienne à la dernière crise financière. Une reprise en U, c’est lorsqu’il y a un bris dans la tendance, qu’on revient à la pente qu’on avait avant, mais sans revenir à la tendance. Il y a des effets qui sont permanents sur l’économie. On observe cela lorsqu’il y a un bris dans les relations d’affaires, une perte de productivité ou des changements structurels. C’est exactement ce qui se passe ici. Et plus la reprise en U est élargie, plus il faudra de temps pour revenir à la même pente de croissance que l’on avait », explique M. Dupuis. 

Un des principaux défis avec lesquels devront composer les entreprises dans les prochains mois est la reprise non coordonnée des différents secteurs de l’économie à travers le monde. 

« Tous les pays sont affectés par le virus et la reprise économique se fera à différents moments. Donc même si nos entreprises ont le droit de recommencer à rouler, ça ne veut pas dire que ce sera possible puisque les chaînes de production sont disloquées. Prenons l’exemple d’une mine qui a reçu le feu vert pour recommencer, mais qui n’est pas capable pour l’instant de distribuer sa production. La question de la productivité aussi est importante. Les garagistes ont recommencé récemment, mais pour respecter la règle du deux mètres, tous les employés ne peuvent pas nécessairement être de retour. L’entreprise doit donc composer avec une perte au niveau de la productivité », illustre le Pr Fortin.

L’arrivée plus tardive du coronavirus au Canada pourrait toutefois favoriser les entreprises canadiennes au moment de la reprise.

« Nous sommes quand même chanceux puisque certains de nos principaux partenaires commerciaux, soit l’Asie et l’Europe, ont eu le virus avant nous. Leur économie devrait repartir avant et comme clients, ils seront présents », précise David Dupuis. 

Trouver l'équilibre

Les mesures gouvernementales mises de l’avant partout sur la planète pour amoindrir les impacts financiers de la pandémie sont sans précédent. Viendra toutefois un moment où les gouvernements devront couper l’aide aux entreprises.

« Personne reprochera aux gouvernements de distribuer tout l’argent qu’il distribue en ce moment. C’est une réponse extraordinaire à une crise extraordinaire. Mais éventuellement, il va falloir trouver une façon de renormaliser la situation. Si tu le fais trop vite, l’économie ne reprend pas comme elle devrait reprendre et on reste avec un taux de chômage plus élevé trop longtemps; tu le fais trop tard, c’est l’inflation qui va augmenter de façon démesurée », explique le chargé de cours.

« Les facteurs fondamentaux qui font la prospérité du Canada ne vont pas changer, conclut le Pr Fortin. Ça peut être long, mais on va retrouver notre niveau de prospérité auquel on est habitué. »