Les jeunes truites arc-en-ciel proviennent d’œufs achetés par la ferme. Elles sont d’abord élevées dans de petits bassins placés dans une serre avant de rejoindre le bâtiment principal de production.
Les jeunes truites arc-en-ciel proviennent d’œufs achetés par la ferme. Elles sont d’abord élevées dans de petits bassins placés dans une serre avant de rejoindre le bâtiment principal de production.

Truites des Bobines : nourrir plus, polluer moins

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
Initiative de journalisme local - La Tribune
Les idées de grandeur n’ont jamais quitté l’esprit des Roy, la famille propriétaire de la Ferme piscicole des Bobines à East Hereford. Récemment, la plus importante ferme de truites de la province a amorcé une transformation qui lui permettra de nourrir deux fois plus de Québécois d’ici quelques années, tout en ayant déjà réduit de plus de huit fois les émissions de phosphore de son élevage de truites arc-en-ciel.

Le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation entend doubler la production aquacole au Québec d’ici 2025, et cet objectif n’est pas tombé dans l’oreille de sourds. Normand Roy et son fils Clément, qui possède aujourd’hui la majorité des parts de l’entreprise, ont pris les choses en main pour surmonter les défis environnementaux qui empêchaient l’expansion de la production de truites arc-en-ciel de table.

« Pour le bien-être du poisson, Santé Canada exige aux fabricants de moulée de mettre environ 1 % de phosphore dans celle-ci, mais le poisson en rejette une partie, explique Normand Roy. On fait d’ailleurs des pressions pour que ça change. De son côté, le ministère de l’Environnement limite les rejets de phosphore des piscicultures. On ne pouvait pas produire plus sans dépasser la limite, comme c’est le cas pour beaucoup de producteurs. » 

La limite des rejets de phosphore au Québec pour une pisciculture, l’une des plus exigeantes au monde, est limitée à 4,2 kg par tonne de production par année. Dans la nature, cette substance accélère l’eutrophisation des plans d’eau et nuit aux organismes ainsi qu’à la production d’eau potable. 

Normand Roy pourrait discuter des heures de son parcours comme éleveur de poissons. L’entreprise n’avait rien des airs qu’elle a aujourd’hui, à ses débuts : jusqu’à 2004, les truites étaient élevées en bassins à l’extérieur.

Pour surmonter cet obstacle, l’automne dernier, la ferme a mis en fonction sa nouvelle usine de traitement d’eau, une installation d’environ 1 M$ commandée au Groupe Suez qui est la première du genre à être installée sur une aquaculture canadienne. « On n’a pas non plus trouvé d’exemples semblables ailleurs dans le monde pour la pisciculture. Ce sont des unités habituellement utilisées par les villes et les usines agroalimentaires ou l’industrie des pâtes et papiers », commente Clément Roy, qui a réalisé les longues démarches pour se doter d’une telle technologie. 

Dans cette unité, le phosphore dans l’eau est retourné sous forme solide et mis en suspension pour être facilement extrait avec le reste des sédiments. Les boues sont ensuite entreposées et récupérées par un cultivateur du coin qui les utilise comme engrais. 

Près de six mois de tests ont été exigés par le ministère de l’Environnement pour démontrer que les rejets de phosphore étaient en moyenne éliminés à 93 % dans l’eau issue de la culture. 

La ferme des Bobines a tout récemment obtenu le feu vert du Ministère pour graduellement augmenter sa production de 210 à 460 tonnes de truites arc-en-ciel par année, en commençant par une centaine de tonnes supplémentaire.  

Le fils de M. Roy et Mme Brodeur, Clément Roy, possède 60 % des parts de l’entreprise avec sa conjointe Véronique Fontaine.

Une croissance accélérée

Ce grand pas vers l’avant ne sera non pas atteint en agrandissant les bassins intérieurs, qui sont alimentés par une eau puisée sous terre et recirculée à 85 %, mais bien en réchauffant l’eau. 

Or, cette stratégie amenait un autre obstacle. « En chauffant, on va plutôt travailler à 95 % de recirculation, mais quand on utilise trop de recirculation, on a le problème de l’ammoniaque qui provient des sédiments du poisson et qui se retrouve présent dans l’eau, vulgarise Normand Roy. Pour être capable de contrer cet ammoniaque, on va installer un biofiltre, qui est en réalité un support pour un type de bactérie qui se nourrit de l’ammoniaque. Lorsque j’ai construit le bâtiment en 2004, j’avais déjà prévu un espace pour les accueillir. »  

Un simple changement de température, additionné d’une élimination de l’ammoniaque dans l’eau, devrait ainsi faire passer la période de croissance des truites de 26 à 16 mois avant d’atteindre la taille idéale pour leur transformation sur place. 

Un nouveau bâtiment sera également construit pour abriter dans des bassins chauffés une plus grande quantité de truites juvéniles, qui sont achetées sous forme d’œufs par la ferme.

Toutes les truites des Bobines sont élevées dans des bassins intérieurs. Ce système clos permet d’avoir une emprise sur l’impact écologique de la production et la santé des truites, qui ont d’ailleurs pu échapper aux grandes chaleurs de l’été.

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Un secteur prometteur

Avec ses serres et ses impressionnants bassins intérieurs, la ferme des Bobines a l’allure de peu de piscicultures. C’est précisément ce système clos qui permet d’avoir une emprise sur son impact écologique et la santé des truites, remarque Clément Roy. À l’inverse d’un élevage en cage dans un plan d’eau naturel, le producteur prévient aussi toute fuite de poisson qui pourrait nuire à la biodiversité, tout en se plaçant à l’abri des parasites et maladies qui pourraient affecter son élevage, fait-il remarquer. 

« Je pense que c’est à nous, comme producteurs, d’aller vers les technologies qui sont là et de les adopter », commente son père Normand, qui a toujours été précurseur dans ses techniques depuis ses débuts il y a 45 ans. 

Selon les deux producteurs, l’élevage terrestre est certainement appelé à prendre de l’ampleur, particulièrement dans un contexte où l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture met ses espoirs sur l’aquaculture pour répondre aux besoins mondiaux futurs dans une optique de développement durable. Déjà, la demande de poisson au Québec se fait grande. 

« On évalue entre 4500 et 5000 tonnes le besoin de truites de table au Québec, note Normand Roy, qui est aussi président de la Table filière de l’aquaculture en eau douce du Québec. À l’heure actuelle, il y a à peu près 450 tonnes de truites de table québécoises qui vont sur le marché. Le reste est importé. »

Voir aussi la chronique En cuisine dans la section Mag de votre application.

La nouvelle usine de traitement d’eau mise en fonction l’automne dernier, élimine 93 % du phosphore dans l’eau qui est issue de l’élevage.