De gauche à droite, Stéphane Couture, directeur général de Métal Sartigan, Sébastien Fortin, vice-président aux opérations chez Estampro et François Lefort, directeur des ressources humaines chez Estampro et Métal Sartigan.

Pénurie de main-d’œuvre: je te prête mes employés...

La pénurie de main-d’œuvre touche la grande majorité des industries du Québec. Des chefs d’entreprise optent pour la créativité quand vient le temps de contrer ce problème. Les six quotidiens du Groupe Capitales Médias ont répertorié une douzaine de «bonnes idées». À lire jusqu’au 16 janvier.

Avant même de recruter de nouveaux travailleurs, ce qui n’est pas une mince affaire en ces temps de rareté de main-d’œuvre, une entreprise doit d’abord se préoccuper de conserver ses employés.

Chez Métal Sartigan, les patrons se démènent comme des diables dans l’eau bénite lors de l’arrivée de chaque début d’année. Janvier, février et mars sont généralement des mois creux pour l’entreprise familiale de Saint-Georges spécialisée dans la conception, la fabrication et l’installation de bâtiments d’acier.

Des mises à pied sont toutefois inévitables malgré tous les efforts déployés par la famille Couture pour essayer de trouver du boulot à tout son monde à ce moment.

Par exemple, pour assurer de l’activité dans l’usine pendant la période la plus tranquille de l’année, Métal Sartigan propose à ses clients un rabais de 20 % sur tous les contrats de vente de bâtiment d’acier signés avant la fin du mois de février et pour lesquels la livraison doit se faire obligatoirement avant le 30 avril, soit avant la reprise du rythme de croisière dans l’entreprise qui fait travailler entre 50 et 90 personnes.

Malgré cette initiative, l’entreprise bientôt trentenaire dirigée par les frères Christian, Pascal et Stéphane Couture doit licencier des travailleurs dès que l’hiver se pointe le bout du nez. Des salariés qui, bien souvent, vont quitter Métal Sartigan pour joindre les rangs d’une compagnie qui sera en mesure de leur offrir un chèque de paie 12 mois par année.

«Perdre un travailleur que l’on a formé et que l’on a apprécié durant son passage avec nous, ça brise le cœur», commente le directeur des ressources humaines de Métal Sartigan, François Lefort. «Quelle est l’utilité de mener des campagnes de recrutement tambour battant dans le contexte de pénurie de main-d’œuvre comme c’est le cas en Beauce, lorsque tu n’es pas capable de fournir de l’ouvrage à l’année à tout ton monde?»

Outil de rétention

Rares sont les petites entreprises qui ont les moyens pour se payer un directeur des ressources humaines à temps plein.

Depuis quelques années, Métal Sartigan partage les bons services de François Lefort avec une autre entreprise de la Beauce, Estampro.

Située à Saint-Évariste-de-­Forsyth, soit à 40 minutes de Saint-Georges, cette dernière est aussi une entreprise familiale. Elle est dirigée par les frères Dominic et Sébastien Fortin et leur sœur Caroline. Comptant 150 employés, Estampro est spécialisée dans la transformation du métal et la fabrication de composantes et d’assemblage métallique.

À l’instar de Métal Sartigan, Estampro profite actuellement d’une belle croissance. Par contre, sa production est constante pendant les douze mois de l’année.

Un bon matin, en 2012, François Lefort a eu un éclair de génie.

«Et si mes gars mis à pied temporairement chez Métal Sartigan allaient temporairement donner un coup de main chez Estampro ou chez un autre employeur de la région pour éventuellement rentrer au bercail au moment où les carnets de commandes se rempliront?»

C’est ainsi que le programme de relocalisation d’employés est né.

«Les conditions sont simples et se basent sur le respect, l’honneur et l’esprit de partage et d’entraide», explique M. Lefort. «Nous nous prêtons des ressources humaines sans nous les voler. Je te prête l’un de mes travailleurs et tu dois cependant me le retourner quand j’en aurai besoin.»

Les prêts peuvent varier entre cinq jours et trois mois.

«Les employés sont payés par les employeurs qui les empruntent selon les conditions de travail en vigueur dans l’entreprise qui les emprunte. Les entreprises s’engagent à ne pas faire de surenchère salariale et à ne pas harceler les travailleurs afin qu’ils sautent la clôture», explique M. Lefort qui ne rapporte qu’un seul cas de «vol» d’employé au cours des cinq dernières années.

Pour toute la Beauce

À l’origine d’autres entreprises ont participé au programme, mais elles en ont été rapidement exclues, car elles cherchaient à débaucher les salariés prêtés par Métal Sartigan en leur proposant de meilleures conditions de travail.

«Au début, les propriétaires de Métal Sartigan étaient un brin sceptiques. Ils craignaient de perdre des employés. Moi, je leur disais que les salariés allaient apprécier ce que nous faisons pour eux afin qu’ils conservent leur gagne-pain et qu’ils démontreraient leur loyauté à notre égard. Ça pouvait devenir un puissant outil de rétention du personnel.»

Maintenant que le programme a démontré sa pertinence pour Métal Sartigan et Estampro, François Lefort ambitionne de l’étendre à la grandeur de la Beauce où le taux de chômage se situe à 2,4 %. «Il faudrait réaliser une cartographie des cycles de production de nos entreprises pour identifier les périodes creuses pour certains et les poussées périodiques de production pour les autres.»

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FAIS DE L'OVER, MON PETIT COEUR

Pour arrondir les fins de mois, il arrive que des travailleurs de Métal Sartigan aillent faire des heures supplémentaires, le soir ou la fin de semaine, chez Estampro.

Ou vice-versa lorsque l’usine de Métal Sartigan tourne à plein régime et que les commandes s’empilent.

«Nous avons beaucoup de jeunes employés qui ont besoin d’argent et qui sont toujours prêts à accumuler les heures supplémentaires. Je les comprends. Ils sont en couple. Ils ont une maison. Ils ont des enfants. Ils veulent travailler. Ils veulent faire des sous», expose François Lefort.

Et, pourquoi pas, se payer des vacances dans le Sud!

Le directeur des ressources humaines de Métal Sartigan et d’Estampro avoue que la «pression» est souvent forte de la part des conjointes et des conjoints des salariés afin que ces derniers ne ratent jamais une occasion d’en faire un peu plus que leur semaine normale de travail afin de pouvoir engraisser le compte bancaire et se donner les moyens de s’envoler vers les pays chauds. 

«Chaque année, il y a une campagne qui s’organise pour encourager les gens à faire des heures supplémentaires. On l’appelle comme ça : Fais de l’over, mon petit cœur, on s’en va dans le Sud!», raconte M. Lefort.  Gilbert Leduc