Le propriétaire de Chocolats Favoris, Dominique Brown

Pénurie de main-d'oeuvre: le bois et le chocolat écopent

N’allez surtout pas faire la leçon à Dominique Brown et lui dire que s’il payait un peu plus ses employés, il n’aurait pas eu à s’installer, lundi soir dernier, derrière une caisse de la succursale de Chocolats Favoris du boulevard René-Lévesque, près de l’avenue Cartier à Québec, pour pallier un manque de personnel.

«Soulever un tel argument, c’est avancer n’importe quoi. C’est un mauvais raisonnement, C’est de passer carrément à côté de la problématique principale actuelle au Québec et plus particulièrement dans la région de Québec. Il n’y a pas suffisamment de monde pour occuper tous les emplois disponibles. Point à la ligne», martèle le propriétaire de Chocolats Favoris au cours d’un entretien avec Le Soleil.

«Recruter de la main-d’oeuvre par les temps qui courent, ç’est comme pêcher dans un lac vide!», résume l’homme d’affaires.

«Oui, je pourrais payer mes employés plus cher. Ça nous permettrait peut-être d’être un brin plus attractif, mais ça ne réglerait rien à la situation actuelle. Je ne ferais que débaucher un salarié à un autre employeur. Ça ne règle en rien la pénurie de main-d’oeuvre qui nous frappe de plein fouet.»

Dominique Brown a fait des vagues sur les réseaux sociaux mardi. Il a raconté que lundi soir, avec sa petite famille, il s’était rendu à «sa» chocolaterie du boulevard René-Lévesque dans la capitale.

«J’ai rapidement constaté qu’il y avait pas mal de clients et peu de personnel derrière le comptoir.»

Il a alors décidé d’aller donner un coup de main à ses employés. De 19h à 22h, il a pris les commandes des clients.

Au cours des heures suivantes, il a communiqué avec les membres de l’équipe de direction pour obtenir un portrait de la situation.

«On m’a assuré que tout le personnel disponible lundi soir était bel et bien présent au poste. On m’a fait remarquer que nous manquions tout simplement de monde. Une situation qui se présente de façon régulière à cette période-ci de l’année alors que nos jeunes employés ont repris le chemin de l’école. D’année en année, nous en arrivions toujours à trouver des solutions pour compenser tous les départs. Cette année, par contre, c’est une autre histoire, On cherche et on cherche, mais on ne trouve pas le personnel dont nous avons besoin», déplore Dominique Brown.

«J’imagine que plein de gens pensent que nous nageons dans les CV parce que nous sommes Chocolats Favoris et que nous bénéficions d’une belle visibilité. C’est loin d’être le cas. Je vous l’assure. Si je vous disais que nous avons reçu à peine sept CV ces dernières semaines, me croyez-vous ? C’est le cas. À Québec, nous avons plus de chocolateries que de CV! Alors, imaginez, deux minutes, la situation vécue par des plus petits commerçants qui n’ont pas notre notoriété!»

Actuellement, dans la région de Québec, Chocolats Favoris dénombre 135 postes vacants dans ses chocolateries, dans son centre de production ainsi qu’au sein de son administration. Des postes à temps plein et à temps partiel. «Nous fonctionnons à 75% de notre capacité.»

Celui qui se transforme en dragon à l’émission de télévision Dans l’oeil du dragon à Radio-Canada assure Le Soleil que sa sortie médiatique ne visait pas à susciter la sympathie du public à l’égard des misères de son entreprise à trouver la main-d’oeuvre nécessaire, «mais seulement à démontrer que les employeurs sont tous dans le même bateau.»

Dominique Brown souligne que son message avait également le but de sensibiliser la population à l’importance d’attirer chez nous des travailleurs de l’étranger.

«L’immigration, ce n’est pas une option. C’est devenu une absolue nécessité. Nous devons agir maintenant», insiste le propriétaire de Chocolats Favoris en indiquant que son entreprise se préparait à faire du recrutement à l’international.

«J’encourage les gouvernements à faire tout ce qu’il est possible de faire pour accueillir et intégrer les travailleurs et pour simplifier le processus d’immigration pour les entreprises.»

Labeaume d’accord

Pour le maire de Québec, Régis Labeaume, Dominique Brown a mis le doigt sur «le plus gros problème économique que l’on a» dans la capitale. Il attend toujours des solutions de la part des gouvernements supérieurs à la problématique de la pénurie de main-d’oeuvre.

«Quel est le projet, le programme clair, net et précis qui a été mis sur la table? Je pose la question.»

Pour sa part, le ministre responsable de la région de la Capitale-Nationale, Sébastien Proulx, a déclaré qu’il n’y avait pas que l’immigration pour réduire l’impact de la rareté de main-d’oeuvre. Selon lui, il faut aussi compter sur la formation pour permettre à plus de gens d’accéder au marché du travail.  Avec la collaboration d’Anne Drolet et Patricia Cloutier

+

BOIS TRANSFORMÉ: LA PEUR DE DEVENIR SPECTATEUR

L’industrie du bois transformé craint d’assister à la reprise de la construction au pays de Donald Trump dorénavant comme spectateur. En raison du manque de main-d’oeuvre, plusieurs compagnies ont été contraintes de refuser des contrats au cours des derniers mois.

Une situation qui inquiète l’organisme BOCA, qui aide les entreprises manufacturières du secteur de la transformation du bois en Chaudière-Appalaches à être plus compétitives sur les marchés locaux et internationaux.

La direction se dit actuellement à la recherche de solutions pour enrayer la problématique de la rareté de la main-d’oeuvre. Elle estime qu’une partie de la réponse passe par l’immigration, la robotisation et l’automatisation.

«Dans le secteur des matériaux de construction, il y a une forte demande [des États-Unis] et les entreprises peinent à y répondre. Certaines perdent même des contrats», déplore au Soleil Lise Céré, directrice générale chez BOCA, incapable toutefois de chiffrer le montant des pertes. «On parle de millions de dollars!»

Elle précise que plusieurs patrons de la Rive-Sud de Québec lui ont confié qu’ils pourraient ajouter un quart de travail supplémentaire s’ils avaient les paires de bras nécessaires. Et les carnets de commandes ne dérougissent pas.

Il faut dire que l’industrie du bois transformé — armoires, planchers, portes, fenêtres, fermes de toit et cie — n’est pas frappée par les droits compensatoires et antidumping imposés aux exportations canadiennes par les États-Unis.

La force du dollar de l’Oncle Sam par rapport à celle du huard canadien a aussi un impact. Le taux de change fait du Québec un territoire plus alléchant pour les promoteurs de l’est des États-Unis.

«Durant dix ans, il y a eu une importante crise immobilière aux États-Unis. Depuis environ trois ans, on voit une reprise graduelle. Ce n’est pas une énorme croissance, mais elle est constante», explique Mme Céré. «Ce pic de la demande entraîne une pression sur l’emploi, c’est vrai dans le secteur de la transformation du bois et aussi partout au Québec, nous sommes dans une véritable pénurie de main-d’oeuvre», poursuit-elle.

Cette dernière rappelle qu’en raison des coûts de transport de certains produits, plusieurs transformateurs, entre autres, de poutrelles, de fermes de toit ou de panneaux muraux, ont des «limites géographiques» pour demeurer compétitifs. D’où l’importance d’un marché comme les États-Unis et de répondre rapidement à la demande.


« Dans le secteur des matériaux de construction, il y a une forte demande [des États-Unis] et les entreprises peinent à répondre. Certaines perdent même des contrats »
Lise Céré, directrice générale chez BOCA

Investissements

Le fait que les dernières années ont été plutôt salutaires pour les transformateurs de bois du Québec permet toutefois à certaines entreprises d’avoir aujourd’hui la liquidité nécessaire dans leur coffre pour réaliser des investissements visant à augmenter leur productivité. Certains joueurs sont parvenus à aplanir en partie les effets du manque de main-d’oeuvre.

«Ce n’est pas toujours des investissements pour ajouter de nouvelles lignes de production. Il y a aussi des sous pour changer la machinerie en place ou pour acquérir de nouvelles technologies. Il y a également des compagnies qui se sont lancées dans de nouveaux segments de marché afin de diversifier leur portefeuille», énumère au bout du fil la directrice générale, estimant que les entreprises de la région n’accusent aucun retard d’un point de vue technologique face à leurs rivaux.

D’ailleurs, afin d’aider les transformateurs de Chaudière-Appalaches, BOCA a organisé au cours des dernières années plusieurs missions à l’étranger, notamment dans des foires technologiques en Allemagne, en Autriche et aux États-Unis.

L’objectif de ces voyages à l’étranger n’était pas pour décrocher de nouveaux contrats, mais bien pour jauger la compétition, pour développer des partenariats d’affaires et pour dénicher au passage quelques nouvelles technologies.

+

PLUS DE 10 000 POSTES DISPONIBLES

Pour info, en août, le taux de chômage dans la région métropolitaine de recensement (RMR) de Québec, qui couvre essentiellement les territoires des villes de Québec et de Lévis, a atteint 3,7 %, alors qu’il se situait à 3,9 % en juillet. Du côté de Chaudière-Appalaches, il est de 3 % (donnée désaisonnalisée). Et pour les amateurs de chiffres, mardi, sur le site d’Emploi-Québec, 7031 postes étaient à pourvoir dans la Capitale-Nationale et 3492 du côté de Chaudière-Appalaches.