Hypothèques: le taux de chômage plus important que le taux d’intérêt

Pandémie ou non, des milliers de ménages québécois doivent penser à leur hypothèque présentement. Qu’il s’agisse de l’achat d’une première maison, d’un renouvellement ou d’un refinancement, comment naviguer à travers un taux de chômage élevé et des taux d’intérêt historiquement bas? Hélène Bégin, économiste principale chez Desjardins, répond à quelques-unes de ces questions. Ses propos ont été condensés pour en faciliter la lecture.

Q Parlons d’abord des taux d’intérêt. La semaine dernière, la Banque du Canada a décidé de maintenir son taux directeur à 0,25 %. Bonne ou mauvaise décision?

Je dirais que le taux est à son plus bas possible actuellement. L’approche de la BC, c’est de les maintenir à 0,25 %, le temps que les choses se replacent. Il faut se rappeler qu’on a eu des baisses consécutives de 300 points de base en mars pour répondre aux effets de la pandémie. Tant et aussi longtemps que l’économie n’aura pas repris du mieux, les taux vont demeurer à ce niveau plancher. On n’anticipe pas de hausse avant un bon bout de temps.

Q Doit-on s’attendre à une hausse du taux directeur à court terme?

L’économie est ébranlée. Le taux de chômage a grimpé au Canada et au Québec. L’économie va prendre du mieux au cours des prochains mois, mais on va attendre d’être sorti du bois avant de procéder à d’autres hausses. Actuellement, l’objectif, c’est de faciliter les choses pour les ménages et les entreprises qui avaient emprunté. Un taux directeur plus bas permet de soutenir un peu les gens qui veulent emprunter.

Q Pensez-vous que l’on pourrait assister à des taux d’intérêt négatif, comme dans certains pays ailleurs dans le monde?

R Je ne crois pas qu’on va se rendre jusque-là. Certains pays d’Europe l’ont fait parce que leur économie était très faible et qu’ils avaient des difficultés au niveau des finances publiques. Au Canada et aux États-Unis, l’approche s’est faite en deux étapes. La première a été d’avoir des taux directeurs les plus bas possible. Deuxièmement, c’est d’avoir une politique monétaire quantitative qui fait en sorte que la Banque du Canada achète des titres obligataires pour soutenir les marchés financiers. 

Hélène Bégin, économiste principale chez Desjardins

Q Quel impact a eu la Covid-19 sur les finances des ménages québécois? Et en particulier sur leur taux d’endettement qui se situait à 155 % du revenu disponible au début de la crise?

R D’abord, on a assisté à une baisse importante des demandes de crédit, que ce soit hypothécaire ou de consommation. Chez les gens qui ont conservé leur emploi, leur consommation s’est limitée aux biens essentiels, ce qui a fait baisser leur solde de carte de crédit de façon générale. D’autre part, pour les gens qui ont perdu leur emploi, toutes les mesures gouvernementales (PCU, Subvention salariale, etc.) leur ont permis de conserver un certain niveau de revenu. Au bout du compte, ce qu’on constate, c’est que le taux d’endettement des ménages n’a pas augmenté jusqu’à maintenant.

Pour les gens qui sont endettés, il y a deux scénarios qu’on observe. Ceux qui ont conservé leur emploi, on n’anticipe pas de changement. Par contre, pour ceux qui ont perdu leur emploi et qui se sont prévalus du report de certains paiements, l’automne risque d’être plus difficile lorsque viendra le temps de recommencer à payer leurs dettes. Surtout si les programmes d’aide du fédéral ne sont pas prolongés.

Q Et les hypothèques? Ceux qui achètent ou renouvellent doivent-ils opter pour un taux fixe ou variable? 

R Ça dépend de votre situation financière et de votre tolérance au risque. Si vous prenez un taux variable et qu’on trouve un vaccin en septembre, les taux vont peut-être se mettre à monter. Allez-vous être capable de dormir quand même? C’est vrai qu’on peut toujours changer pour un taux fixe si les taux partent à la hausse. Par contre, avec un taux fixe, vous savez exactement combien vous allez payer pendant toute la durée du terme.

Entre un taux variable 5 ans à 2,45 % et un taux fixe promotionnel 5 ans à 3 %, il y a seulement 50 points de base de différence. Dans un cas comme dans l’autre, on parle ici de taux historiquement faibles.

Cela dit, ce ne sont pas vraiment les taux d’intérêt hypothécaires qui influencent le marché actuellement. C’est davantage le taux de chômage. Au sommet de la crise, on a atteint 17 %, alors qu’il est autour de 13 % actuellement. Comment va se comporter le marché du travail au cours des prochains mois? C’est ce que les gens se demandent. Car quand vient le temps d’acheter une maison, les taux d’intérêt auront beau être faibles, ce qui compte c’est de savoir si mes revenus d’emploi seront au rendez-vous.

Or, concernant le chômage, on pense que le taux va baisser à environ 8 % d’ici la fin de l’année. C’est encourageant par rapport au 17 % du mois d’avril, mais c’est encore loin du 4 %, du plein emploi et de la pénurie de main-d’œuvre qu’on connaissait avant la pandémie.

Alors, oui, les taux hypothécaires faibles vont permettre à ceux qui ont conservé leur emploi d’en profiter. Mais pour beaucoup de gens, ce ne sera pas le cas, tant que l’économie va rester en convalescence.