Réal Létourneau, fiscaliste 

Budget: « Difficile de ne pas être heureux »

« Enfin » est le premier mot qui vient en tête aux représentants socioéconomiques interviewés par La Tribune, mardi, qui se réjouissent de l’importance accordée à l’Éducation dans le cinquième et dernier budget de Carlos Leitao avant les élections d’octobre. Mais est-ce trop peu trop tard, questionnent-ils?

« Ce qui me plait est l’accent qu’on met enfin sur l’éducation avec une hausse des dépenses de cinq pour cent. Il est essentiel d’investir dans l’éducation qui est une valeur d’avenir et non uniquement une valeur du présent. C’est d’autant plus important dans un contexte où l’emploi sera un enjeu au cours des prochaines années », résume le fiscaliste Réal Létourneau soulignant qu’il sera intéressant de voir dans quelle proportion les établissements d’enseignement de la région profiteront de ce financement.

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En matière de réussite éducative, le gouvernement provincial estime qu’en septembre prochain, l’équivalent de 3100 postes à temps complet et 1000 professionnels (orthophonistes, orthopédagogues, psychologues) seront ajoutés dans les écoles primaires et secondaires.

« On est satisfait des hausses d’investissement en éducation, mais on a des préoccupations. L’ajout de 4100 postes en si peu de temps ne sera pas chose facile dans un contexte où on parle de plus en plus de pénurie d’enseignants. En Estrie, on marche sur une fine ligne. Souvent il est difficile de trouver des suppléants. Des personnes du service de garde ont dû faire des périodes de suppléance cette année, car les écoles ne trouvaient pas d’enseignants pour les faire », mentionne le président du Syndicat de l’enseignement de l’Estrie (SEE), Richard Bergevin, ajoutant qu’il espère que le gouvernement transmettra rapidement les règles budgétaires aux commissions scolaires afin de faciliter leur processus d’embauche.

M. Bergevin se réjouit également des compensations financières qui seront versées aux stagiaires de 4e année en éducation. « Ça rendra la formation plus attrayante. Maintenant, il faut aussi prendre les mesures pour que la profession soit attrayante », explique-t-il rappelant que le taux de décrochage des enseignants est important au cours des cinq premières années de travail.

Richard Bergevin, président du Syndicat de l’enseignement de l’Estrie

La gestion de la dette, les baisses d’impôts pour les PME, le renouvellement du crédit RénoVert, les incitatifs pour garder les travailleurs d’expérience sur le marché du travail sont des mesures qui satisfont la majorité des intervenants.

« C’est difficile de ne pas être heureux de toutes ces bonnes mesures. Ce qui est décevant, c’est qu’on s’est traîné les pieds durant deux périodes et là, à la troisième période, on espère remporter le match. Mais ça fait partie de la nature de la politique », note M. Létourneau.

« C’est un budget prévisible compte tenu des élections qui approchent », renchérit Jean Lacharité, 2e vice-président de la CSN.

« Certaines mesures nous rendent heureux, par exemple, le financement du programme Innovation Bois et les investissements dans les infrastructures de transport. Mais on attend toujours une politique industrielle plus cohérente et globale pour appuyer nos différents secteurs », ajoute M. Lacharité.

Jean Lacharité, 2e vice-président de la CSN 

Une taxe qui fait le bonheur
La taxation des clients québécois de géants tels que Netflix et Amazon fait plaisir aux intervenants interviewés.

« Je pense qu’il y a d’autres provinces qui vont nous regarder et être jalouses. La taxation s’applique juste sur les intangibles, mais c’est un début », souligne le président de la Chambre de commerce de Sherbrooke (CCS), Claude Denis.

Du côté de la CCS, la majorité des attentes a d’ailleurs été comblée.

« On est heureux de la réduction de la dette qui est maintenant sous les 50 pour cent du PIB. On souhaitait aussi les investissements en innovation et pour l’enseignement supérieur. Et on est satisfait de la baisse des impôts et taxes sur la masse salariale puisque au Québec, on est les plus taxés. On est aussi très favorable aux sommes, 830 M$, qui seront investies pour attirer les immigrants en région. C’est très important avec la pénurie de main-d’œuvre existante en Estrie comme ailleurs », énumère M. Denis.

Claude Denis, président de la Chambre de commerce de Sherbrooke  —

Pour ce qui est des mesures venant en aide aux PME, des réserves sont émises.

« Les PME des secteurs des services et de la construction auront droit à une baisse d’impôt de 8 à 4 pour cent d’ici 2021 et d’une baisse de la cotisation au fonds des services de santé d’ici 2022, mais est-ce que ça suffira pour compenser la hausse du salaire minimum et les modifications au code du travail annoncées dans les derniers mois? Les mesures sont bonnes, mais on ne vient pas d’injecter beaucoup d’argent dans les PME. Certaines sortiront gagnantes, d’autres pas », estime M. Létourneau.

Pas assez pour les démunis et les malades
« On trouve que le gouvernement manque d’ambition du côté de la lutte à la pauvreté. Il investit des sommes pour les prestataires d’aide sociale avec contrainte à l’emploi, mais il admet du même souffle qu’ils devront attendre six ans pour couvrir leur besoin de base avec ce plan. Compte tenu des surplus budgétaires, il aurait pu faire beaucoup plus », souligne M. Lacharité qui ajoute que les sommes investies en Santé sont aussi insuffisantes.

« Depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Couillard, le manque à gagner dans la Santé et les services sociaux est de 11,5 milliards. Cette année, on prévoit une hausse de 4,6 pour cent des dépenses, mais c’est loin de combler les mesures d’austérité imposées depuis 2013 et en plus, l’an prochain, on revient au régime minceur », conclut M. Lacharité, rappelant que le Conference Board estime qu’à partir de 2018-2019, une augmentation annuelle des dépenses de 5,5 pour cent est nécessaire pour couvrir les besoins de la population.