Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche

La COVID-19 peut-elle laisser des séquelles psychologiques ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Mon père de 96 ans est officiellement rétabli de la COVID-19 depuis le 24 mai, après 3 semaines à l’hôpital et une semaine malade à sa résidence. Il n’a jamais été aux soins intensifs. Cependant, il aurait dû débuter un peu de physiothérapie la semaine dernière mais a catégoriquement refusé à chaque essai. On nous dit qu’il crie de le laisser tranquille, qu’il est malade et trop fatigué. Il a même fait peur à une préposée avec son attitude. Ça ne ressemble pas du tout à mon père, qui a toujours été un homme aimable, cohérent et actif. Alors est-ce que la COVID-19 laisse des traces psychologiques ? Ou une espèce de traumatisme ?», demande Suzanne Perrault, de Saint-Lambert.

La revue médicale The Lancet a publié à la mi-mai une revue des études sur les conséquences psychologiques liées à trois coronavirus graves : le «syndrome respiratoire aigu sévère» (SRAS), qui a infecté 8000 personnes et en a tué environ 800 en 2002-2003 ; le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS), apparu en 2012 avec un taux de létalité de 35 % ; et la fameuse COVID-19 à laquelle on a affaire depuis quelques mois. Il n’y a presque pas de travaux publiés sur cette dernière pour l’instant mais, écrivent les auteurs du Lancet, si la COVID-19 suit à peu près le même cours que le SRAS et le MERS, il semble que la «plupart des patients devraient récupérer sans éprouver de maladie mentale».

Cependant, cette étude a aussi trouvé des symptômes d’anxiété, de dépression et de stress post-traumatique (SPT) chez une proportion importante des survivants, même une fois remis du SRAS ou du MERS. Un an après avoir reçu leur congé de l’hôpital, 29 % montraient des symptômes «de niveau clinique» pour la dépression, 34% pour l’anxiété et autant pour le SPT. On parle ici de symptômes comme une humeur maussade, de l’insomnie, de l’irritabilité, etc. Si bien que les auteurs de l’étude avertissent les médecins de garder un œil sur cet aspect de la chose.

Et ce n’est pas particulièrement étonnant, souligne Geneviève Belleville, chercheuse en psychologie à l’Université Laval qui mène des travaux sur (notamment) le syndrome de stress post-traumatique. «Le SPT qui serait causé par une maladie ou un séjour à l’hôpital, c’est une chose qui existe, c’est clair. Même chose pour la dépression : ce sont des réactions qu’on peut avoir quand on est exposé à un danger qui met notre vie en péril», dit-elle. Ça n'a rien de spécifique à la COVID-19, mais celle-ci comme n'importe quelle autre maladie grave peut déboucher sur des séquelles psychologiques.

Mme Belleville ne peut pas se prononcer sur un cas individuel, mais elle note que la perte de plaisir et d’intérêt envers les choses de la vie peut être un symptôme de dépression. L’irritabilité, elle, peut à la fois être un symptôme de dépression et de STP. «La capacité d’avoir du plaisir et de ressentir émotions positives est toujours très affectée quand on a ce genre de trouble», dit-elle.

Si (et je dis bien «si», parce que c’est au personnel médical à se prononcer) le père de Mme Perrault souffre bien d’un de ces problèmes, il serait loin — mais alors là très, très loin — d’être la première personne qui sort d’un hôpital déprimée, anxieuse ou plus ou moins traumatisée. Que ce soit à cause de la maladie elle-même, le fait de frôler la mort, le séjour prolongé en milieux hospitaliers (qui malgré les meilleurs efforts du personnel ne sont pas des endroits particulièrement gais) ou d’autres choses encore, plusieurs études l’ont constaté. Celle-ci, par exemple, a trouvé que 34 % de patients âgés admis dans une unité de soins cardiaques intensifs montraient des signes significatifs de dépression pendant leur hospitalisation, mais que un mois après leur sortie, ils n’étaient plus que 17 % à en souffrir. Cet autre article paru en 2018 a trouvé que sur près de 5000 patients admis aux soins intensifs pour diverses raisons au Royaume-Uni de 2008 à 2010, plus de la moitié montraient des «signes significatifs» de dépression, d’anxiété ou de SPT. Et l’on pourrait allonger cette liste pendant longtemps : quand on est hospitalisé, c’est habituellement parce que quelque chose va très mal, alors il n’y a rien d’anormal à en sortir plus ou moins amoché mentalement. — même si on n’est pas passé par les soins intensifs, comme le père de Mme Perrault.

La bonne nouvelle, c’est que ces problèmes se traitent, et ce, à tous les âges. «C’est malheureusement un stéréotype important, déplore Mme Belleville : on va souvent supposer que le changement d’humeur chez une personne âgée est causé par le vieillissement et qu’il n’y a donc rien à faire. Mais ce n’est pas vrai, surtout quand il ne semble pas y avoir de cause physiologique derrière, comme un début de démence. Chez une personne âgée qui a un niveau de santé acceptable, il n’y a pas de raison de ne pas traiter les troubles de santé mentale. (…) Ça se traite, peut importe l’âge. Il peut y avoir des médications qui vont être données avec plus de prudence à cause de la fragilité qui vient avec la vieillesse, mais si on parle de psychothérapie, ça se fait même à un âge avancé.»

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