Le Dr Mathieu Simon ne croit pas que des médicaments comme la chloroquine, l’hydroxychloroquine ou la colchicine puissent être utiles pour traiter l’inflammation causée par la COVID-19. Au contraire.
Le Dr Mathieu Simon ne croit pas que des médicaments comme la chloroquine, l’hydroxychloroquine ou la colchicine puissent être utiles pour traiter l’inflammation causée par la COVID-19. Au contraire.

Chloroquine: un médecin remet les pendules à l’heure

Les «réponses inflammatoires» lors de maladies infectieuses n’ont pas beaucoup de secrets pour le Dr Mathieu Simon, qui pratique comme intensiviste depuis maintenant un quart de siècle. Le chef de l’unité des soins intensifs de l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec (IUCPQ), qui accueille les patients infectés par le virus SARS-CoV-2, connaît bien aussi la chloroquine, l’hydroxychloroquine et autre colchicine. Et il constate qu’il y a beaucoup de désinformation et de méconnaissance autour de ces «vieux médicaments», loin d’être des remèdes à la COVID-19, selon lui.

Le SARS-CoV-2, c’est un virus qui, comme beaucoup d’autres virus et beaucoup de bactéries qui s’y apparentent, déclenchent chez les personnes infectées une réaction inflammatoire. Pour certains, cette réaction inflammatoire peut se traduire par un simple mal de gorge et la perte de l’odorat, par exemple, alors que pour d’autres, elle déclenche un sepsis, c’est-à-dire une réponse inflammatoire systémique qui dérègle le métabolisme normal et met à risque tous les organes, explique le Dr Mathieu Simon. 

Chez ces patients, l’inflammation peut provoquer une insuffisance rénale, de la confusion prolongée, une myocardite (dysfonction du muscle cardiaque) et des caillots sanguins (causés par une activation pathologique de la coagulation, elle-même engendrée par l’inflammation), par exemple. 

«Les gens ne sont pas égaux par leur bagage génétique face à la réponse inflammatoire qu’ils vont faire. Vous pouvez avoir, par exemple, quelqu’un qui va faire un ongle incarné et qui va mourir, et, de l’autre côté, un patient qui va faire une grosse pneumonie, qui va tousser un peu et s’en sortir sans problèmes en restant à la maison», illustre le Dr Simon.

«Il y a dans la population probablement cinq ou six phénotypes [ensemble des caractéristiques d’un individu résultant de l’expression de ses gènes et de leurs éventuelles interactions avec l’environnement], explique-t-il. Ces phénotypes vont de “je n’ai pas du tout de réponse inflammatoire et je passe à travers l’infection comme un désagrément mais sans plus” à “j’attrape n’importe quoi et ça devient catastrophique”.»  

Ce phénotype hérité de notre lignée parentale n’est pas quelque chose qui se transforme avec la maladie ou l’âge. «Mais si tu as d’autres maladies [diabète, hypertension, maladie cardiaque ou maladie pulmonaire chronique, par exemple], si tu es déjà très malade, la COVID, ça devient une catastrophe, même si tu fais une réaction inflammatoire très petite. Dans les CHSLD, les gens ne sont pas si malades que ça de la COVID, mais ils sont tellement fragiles qu’une petite infection chez eux est une catastrophe», expose le DSimon.

La COVID-19, comme toutes les infections, travaille donc sur les réponses inflammatoires de l’organisme. Si les intensivistes sont très familiers avec ces réactions inflammatoires, ce qui frappe avec la COVID, «c’est qu’il y a beaucoup de patients en même temps, par dizaines, et la réponse inflammatoire est particulièrement longue». 

«Généralement, si tu fais une méningococcémie, on te donne les antibiotiques et les traitements appropriés, et on est capable de casser ce cycle inflammatoire-là assez facilement. Alors qu’avec la COVID, on a des patients qui font jusqu’à deux semaines d’inflammation soutenue. C’est le côté inhabituel de cette infection-là», observe le DMathieu Simon.

Pour autant, le Dr Simon ne croit pas que des médicaments comme la chloroquine, l’hydroxychloroquine ou la colchicine puissent être utiles pour traiter l’inflammation causée par la COVID-19. Au contraire. 

«On a déjà essayé dans le passé des médicaments anti-inflammatoires comme la chloroquine, et comme beaucoup d’autres que tout le monde semble découvrir aujourd’hui. Ce sont des vieux médicaments qui ont déjà été testés dans des maladies infectieuses similaires qui donnaient une réponse inflammatoire systémique. Fin années 90, début 2000, c’était la mode de trouver des molécules anti-inflammatoires pour essayer de freiner ces réactions-là», se souvient le Dr Simon.


« Avec la COVID, on a des patients qui font jusqu’à deux semaines d’inflammation soutenue. C’est le côté inhabituel de cette infection-là »
Le Dr Mathieu Simon

Le problème avec ces molécules-là, c’est qu’elles bloquent de façon non distincte «toute la cascade inflammatoire». «Or dans l’inflammation, il y a des choses qui sont nécessaires, comme par exemple l’activité des globules blancs qui nous protègent contre l’infection […]. Le problème, c’est qu’en bloquant tout, on se retrouve dans une situation qui est souvent pire que si on ne bloque rien. C’est un peu comme s’il y avait un feu dans votre four, pis que vous demandiez à un CL-415 de venir arroser la maison», illustre l’intensiviste.

«J’espère qu’un jour, la science va trouver une réponse à tout ça, mais les molécules qui sont présentement proposées ont déjà été essayées, et il n’y a pas de raison de penser que la COVID est différente. Quand vous partez un feu, que ce soit avec une allumette, un chalumeau ou un cocktail Molotov, c’est le feu qu’il faut éteindre. Je ne crois pas que la COVID ait des particularités qui font que ces médicaments-là vont être plus efficaces qu’ils ne l’ont été il y a 20 ans dans des infections similaires», analyse le Dr Simon, tout en admettant qu’il «peut [se] tromper». «Et j’espère me tromper, peut-être qu’il y a quelque chose qui va sortir» des études et des essais cliniques, souhaite-t-il. 

Pour l’heure, ce à quoi croit le Dr Mathieu Simon, c’est aux mesures d’hygiène et sociosanitaires ainsi qu’aux soins de support. 

«Les soins intensifs au Québec sont extrêmement efficaces et bien organisés. On est environ 250 spécialistes en soins intensifs, et on se parle tous les jours, on partage nos impressions, on partage nos impressions aussi avec les gens de New York, de l’Italie… Et on est très réactifs, on échange nos bons coups et nos moins bons. Comme on est arrivé un peu plus tardivement dans la pandémie au Québec, on peut appliquer des recettes qui ont fonctionné et éviter d’entamer celles qui ont un peu moins réussi. On est relativement chanceux», estime l’intensiviste.  

Selon lui, la majorité des patients COVID-19 qui ont besoin de ventilation artificielle sont désintubés «avec succès». «La mortalité, une fois que vous êtes intubés pour la COVID, est d’environ 25 %, ce qui est à peu près l’équivalent de la mortalité associée à d’autres maladies qui vous obligent à être intubés», compare le Dr Simon. 

Selon le médecin, s’il y a encore beaucoup d’inconnues autour de la COVID-19, sa prise en charge, elle, n’est pas différente d’autres maladies infectieuses. «Une des erreurs qui a été faite, c’est de la considérer différemment des autres maladies qu’on connaissait bien. Les gens se sont dit : c’est différent, donc on va la traiter différemment, par exemple en retardant dans certains cas l’intubation des patients», dit le DSimon.

Or quand on retarde l’intubation, les patients continuent «d’expectorer et de cracher du virus», augmentant ainsi les risques de contaminer le personnel soignant, «et ça, c’est une catastrophe pour le système quand les personnes qui sont supposées soigner les malades sont elles-mêmes malades».  

Le docteur Mathieu Simon

«À Milan, il y a eu beaucoup de contamination des soignants, des infirmières, des médecins, des inhalothérapeutes. […] On a été assez intelligent au Québec, au Canada et aux États-Unis aussi jusqu’à un certain point pour justement intuber le patient plus tôt pour éviter de le faire quand ses risques de mourir et de contaminer le personnel sont immenses. On a réussi, je pense, à améliorer la mortalité de la COVID en intervenant plus tôt, même si le geste d’intuber est quelque chose d’assez extrême», estime le Dr Simon. 

Comme pour d’autres maladies infectieuses, un patient gravement atteint par la COVID-19 peut avoir besoin d’un appareil de ventilation artificielle, donc, mais aussi d’une machine de dialyse si ses reins sont affectés. «Ce sont des patients qui font beaucoup de température pendant longtemps, alors on a aussi besoin de matelas réfrigérants, qui sont comme des couvertures qu’on déploie sur les patients, pour éviter qu’ils fassent 42 ou 43 degrés de température, avec les conséquences que ça a», ajoute le Dr Simon.

Selon lui, le défi de la COVID-19, ce n’est pas tant son intensité que sa durée. «Le challenge pour le système, c’est de soigner beaucoup de gens qui vont rester plus longtemps que la moyenne dans les unités de soins en consommant plus de ressources», résume le DSimon.

Bien qu’il le souhaite, l’intensiviste ne croit pas qu’il y aura un traitement efficace pour la COVID-19 avant «très longtemps». «Toutes les maladies infectieuses ont trouvé leur solution dans la vaccination, l’immunité de masse et les habitudes sociosanitaires. Mais un vaccin, c’est long à tester. C’est long de comprendre si un vaccin fonctionne, s’il y a des effets secondaires, si les gens sont protégés», souligne le DSimon, pour qui la solution passe en attendant par les sérologies «pour savoir si on a dans le sang des anticorps contre la COVID-19». 

«Ce qu’on ne sait pas, c’est combien de Québécois et de personnes dans le monde ont été infectés par la COVID. Il y en a peut-être un paquet parmi nous qui ont eu mal à la gorge pendant 24 heures, qui ont fait un peu de température, qui ont eu la COVID sans le savoir. Il est possible qu’avant même que le confinement soit déclaré, des gens aient été infectés par le virus sans développer de symptômes. Si l’infection a touché énormément de gens qui n’ont pas été très malades, peut-être qu’on n’en aura pas besoin du vaccin dans 18 mois, du moins pas largement, parce qu’on va s’être autovacciné. Ce serait le meilleur scénario, l’hypothèse la plus optimiste», dit le Dr Simon. 

Selon l’intensiviste, les mesures sociosanitaires qu’on a prises très précocement au Québec «nous ont permis d’éviter le pire». «Je suis prudemment optimiste quant à la suite des choses […]. Le gouvernement Legault a fait les bons choix pour éviter qu’on vive les drames qu’on voit à Milan et à New York», juge-t-il.