Les Sherbrookoises Meghan Gaudreau (première sur la photo) et Raphaëlle Couture (troisième sur la photo) avec leurs amies cubaines.

Voir Cuba autrement... à 11 et 12 ans

L'avion vient d'amorcer sa descente vers l'aéroport de Montréal. Le vol s'achève, le voyage aussi. Dans les haut-parleurs, une voix féminine suspend l'instant et surprend notre petit groupe : « L'équipage tient à féliciter les 27 élèves de l'école primaire L'Écollectif qui reviennent d'un stage de coopération à Cuba. Nous invitons les passagers à saluer le bénévolat que les jeunes ont effectué pendant leur séjour. »
Les élèves sherbrookois Liam Barnes et Édouard Grenier avec leur « jumeau » cubain.
Les adieux sont difficiles. En une semaine, les élèves québécois et cubains ont noué des liens forts.
Les applaudissements sont instantanés. Ces bravos inattendus sèment du beau dans le regard de nos jeunes aventuriers. Ils reçoivent ces fleurs avec un sourire grand comme ça et une fierté dans l'oeil. Le retour est aussi doux que le périple a été intense.
La parenthèse vécue au loin s'est déroulée sans anicroche, sans demi-teintes, dans un Cuba à mille lieues de celui qu'on rencontre dans les hôtels tout inclus. Avec le concours de l'organisme sans but lucratif Aro CooperAction InterNational (www.arocoopintl.org), les élèves ont vécu une immersion culturelle et une initiation à la coopération internationale. Une première pour une école primaire de la région.
Pendant une petite semaine, au cours de laquelle je les ai suivis, les Sherbrookois de 11 et 12 ans ont vécu à la cubaine. Dans une école de Matanzas, ils ont séjourné dans des dortoirs au confort relatif et partagé leur quotidien avec des enfants de leur âge auxquels ils étaient jumelés. Les journées étaient pétries de différences et de nouveautés.
« C'est sûr qu'on peut remarquer tout ce qu'ils n'ont pas ici, les murs délabrés, les choses maganées. Mais moi, je regarde autour, et ce que je vois, c'est surtout la joie que les gens dégagent », exprime Léonard Gagnon.
Pour lui comme pour ses camarades de classe, il fallait créer là-bas de nouveaux repères, s'acclimater à la chaleur touffue de la journée et à celle, pesante, des nuits où le sommeil est perturbé par le jappement des nombreux chiens errants.
Il fallait encore dépasser la barrière de la langue et traverser les jours sans la présence rassurante de la famille. Il fallait aussi goûter une cuisine différente, composer avec des installations sanitaires plutôt rudimentaires, faites de toilettes sans siège qui ne flushent pas et de douches âgées qui crachent un jet d'eau froide. Il fallait évidemment apprendre une nouvelle culture, apprivoiser d'autres manières d'être, réussir à dépasser ses craintes et ses limites. Tout ça et plus encore.
En un mot, il fallait s'adapter. Vite. Et beaucoup. Le défi était costaud, les jeunes ont été grands dans leur façon de le relever. Il y a eu quelques sanglots en cours de chemin, oui. Un peu de vague à l'âme, parfois. À 11 ans, à 12 ans, se sentir aussi loin du nid, ça brasse la cage, ça remue le coeur.
À ce chapitre, la présence attentive des sept enseignantes et parents accompagnateurs était plus que nécessaire. Elle était essentielle.
110 pour cent
« Et ils ont donné leur 110 pour cent, on l'a vu, on l'a senti. Les élèves étaient bien préparés et bien accompagnés », souligne la guide d'Aro, Mounia Soukbi.
« C'est le plus jeune groupe que j'ai eu, j'avais quelques appréhensions, mais ça s'est vraiment bien passé. J'ai été impressionné par la force des liens que les jeunes ont créés avec leurs jumeaux cubains », ajoute le guide d'Aro, Frédéric Assabgui, au moment des adieux.
Des adieux qui sont à la fois beaux et déchirants. Sur les joues des Québécois comme sur celles des Cubains, les larmes roulent. Les uns et les autres se serrent dans leurs bras en se promettant de garder contact, même s'ils savent bien qu'ils ne se reverront probablement jamais. Le lien qui s'est soudé entre eux n'en est pas moins vrai.
« Nos jumeaux cubains étaient toujours joyeux, ils nous ont fait nous sentir bien », dit Raphaëlle Couture.
Ensemble, ils ont eu des cours d'espagnol, ils ont désherbé le potager, trié les fruits et les légumes fraîchement cueillis. Ils ont aussi visité deux grottes, foulé la plage de Varadero, traversé les rues animées de La Havane, visité le marché local, appris la base de la salsa et quelques rudiments de percussions. Ils ont chanté dans l'autobus, ils ont joué, joué et joué encore au soccer, autant qu'ils ont multiplié les universels jeux de mains. Ils ne parvenaient pas toujours à bien s'exprimer dans la langue de l'autre. Pas grave. Ils se sont compris malgré tout.
« On s'est beaucoup attachés à leur environnement et à eux », explique Aurélie Gagnon.
« C'est qu'ils nous ont tellement bien accueillis », ajoute Meghan Gaudreau.
S'il y a un mot qui résume le séjour, c'est celui-là. L'accueil. À l'école, mais aussi à l'extérieur de ses murs fatigués au béton lézardé. Le temps d'une soirée, les élèves ont eu le privilège rare d'être invités à la table de leur jumeau cubain. Dans le ventre de la (très) petite maison familiale, ils ont pu avoir un aperçu du mode de vie de leurs nouveaux amis. Ils ont pu goûter à la culture de ceux-ci. À leur générosité, surtout.
Soirée d'exception
« Ils n'avaient rien, mais ils ont tout mis sur la table. »
Ça, tout le monde l'a dit au retour de cette soirée d'exception au cours de laquelle on a pu apprécier la richesse de la vie de quartier.
J'accompagnais Christophe et Nicolas chez leur copain cubain. La maman de celui-ci avait prévu des frites en entrée. Une salade, un riz aux frijoles, des côtelettes de porc, des tomates, des bananes, des carottes sautées et un flan au caramel complétaient le festin, que nous avons mangé en deux temps. Parce qu'il n'y avait pas suffisamment d'assiettes pour tout le monde, ai-je compris. C'est un détail. Il révèle beaucoup.
« Dans la famille où j'étais, le frigo était dans la chambre des enfants. »
« Dans la mienne, il n'y avait qu'un seul étage et une salle de bain mi-nus-cu-le. »
« Moi, j'ai rencontré la grand-mère, l'arrière-grand-père. Tout le monde vivait ensemble. On a joué avec tous les enfants du voisinage. »
« Ils avaient tellement mis de choses à manger sur la table, c'était presque gênant pour nous de recevoir autant. »
Plusieurs jours après l'immersive soirée, chacun avait encore quelque chose à raconter.
Emmanuelle Careau est l'une des deux enseignantes qui ont porté l'audacieux projet. Deux jours après le retour, elle écoute avec attention ses élèves raconter.
« Ce qu'on a vécu là-bas, c'était fort, résume-t-elle. Je ressens une grande fierté à l'idée d'avoir réussi à amener mes élèves à Cuba, d'avoir vécu une aventure pareille avec eux. On a laissé beaucoup de choses matérielles sur place, on est repartis avec des valises plus vides qu'à l'aller. Mais on est tous revenus avec plus de bagages. »
Petits mots d'élèves
« Les Cubains sont vraiment débrouillards pour faire fonctionner des vraiment vieilles affaires. Ils s'arrangent avec pas grand-chose. » Liam Barnes
« Les Cubains sont généreux. Ils sont prêts à donner plus que ce qu'ils ont, plus que ce que nous on donne, je trouve. » Rose Brouillard
« Au retour, ma tête est un peu restée à Cuba. Au restaurant, j'ai dit gracias au lieu de merci! » Béatrice Dumont
« Il a fallu s'habituer aux toilettes. Comme elles ne flushent pas, il fallait mettre le papier dans la poubelle. » Tous les élèves
« La danse, ce n'était pas la même chose qu'ici. Tous ces mouvements de bassin, c'est un peu déstabilisant pour nous. Mais ce que je trouve le plus spécial, à Cuba, c'est qu'ils sont capables d'être vides dans le matériel et pleins dans le bonheur. » Léonard Gagnon
« J'ai pris conscience de la valeur de la bouffe. J'ai dit à mes parents qu'il ne fallait pas la jeter. » Christophe Patella
« De tout ce qu'on a fait pendant la semaine, ce que j'ai préféré, c'est la plage. » Liam Lachapelle
« Ce qui m'étonne, c'est l'école de Cuba. Tout est ouvert. Les fenêtres n'ont pas de moustiquaires. » Simon Dubé
No photo
On ne badine pas avec l'armée cubaine. Je le savais, mais j'en ai pris la pleine mesure sur place. Explications. Les élèves venaient de boucler leur matinée de travail aux champs et reprenaient le chemin de l'école. Je suivais derrière, un peu en retrait pour faire quelques photos du groupe en marche. Jusque-là, rien de plus banal. Sauf que. De l'autre côté de la rue se dressait la base militaire. Quelqu'un m'a vu pointer mon Nikon vers les installations. Ce quelqu'un s'en est inquiété et est allé cogner à la porte des militaires. Ce quelqu'un m'a décrite dans les menus détails. Pantalon noir, chandail aubergine, casquette grise, zoom suspect vissé à l'appareil photo. Il ne s'est pas écoulé une demi-heure avant qu'un jeune militaire rapplique à l'école et exige de voir mes photos. Preuve que le régime a encore des yeux et des oreilles partout. La rencontre s'est déroulée dans le calme, mais avec un certain décorum. Nos deux guides, Mounia et Sarah-Ève, ont échangé en espagnol. Pas de panique dans leur voix, mais un yen de préoccupation. « Dans la hiérarchie cubaine, les militaires sont haut placés... », m'a expliqué Sarah-Ève après l'épisode au cours duquel j'ai fait défiler les nombreux clichés pris en matinée. La base militaire apparaissait bien sur quelques-uns d'entre eux, mais partout, les élèves étaient à l'avant-plan. L'officier a passé les images en revue une fois. Et puis une autre avant de revenir sur deux images qui ne l'avaient pas tracassé à première vue. J'ai agrandi les photos sur lesquelles il n'y avait rien de bien compromettant. Avec un presque sourire en coin, il m'a quand même fait signe d'effacer. Pour la forme plus qu'autre chose, j'ai l'impression. Il est parti en laissant des consignes claires, tranchées : à l'avenir, pas de photos près de la base. Point barre. Non, on ne plaisante pas avec l'armée et les (possibles) secrets d'État.