Si M. Boulanger voit de moins en moins de bourdons (et d’autres insectes) dans sa piscine depuis 10 ans, c’est peut-être parce que Lévis se développe à vitesse grand V, propose le chercheur Conrad Cloutier.

Vérification faite: moins d’insectes qu’avant?

L’AFFIRMATION: «Depuis quelques années, je retrouve beaucoup moins d’insectes dans ma piscine qu’il y a 10 ans. Et c’est encore plus marqué cette année : par exemple, je n’ai vu aucun bourdon [ou peut-être un] jusqu’à maintenant. Est-ce circonstanciel? On dit que non dans les médias, que le déclin est réel et dramatique, mais est-ce une fake news?» demande Philippe Boulanger, de Lévis.

LES FAITS

C’est surtout depuis 2017 que les médias parlent (beaucoup) d’un déclin massif et généralisé des insectes, dans la foulée d’une étude allemande qui avait conclu que la biomasse des insectes (soit le poids total de tous les insectes réunis) avait chuté de pas moins de 76 % dans les aires protégées d’Allemagne en moins de 30 ans. D’autres travaux du même genre ont par la suite été publiés. L’automne dernier, par exemple, une étude parue dans les PNAS indiquait que des pièges à insectes installés dans la forêt tropicale de Porto Rico avaient capturé en 2012 entre 4 à 8 fois moins d’insectes (en poids), voire 10 à 60 fois moins selon le type de piège, que les mêmes trappes posées aux mêmes endroits en 1976. Et une revue de littérature publiée ce printemps a également conclu qu’à l’échelle planétaire, la biomasse des insectes diminuait d’environ 2,5 % par année en moyenne.

Bref, il existe bel et bien des données légitimes et très inquiétantes au sujet du sort de la faune à six pattes. Mais il y a quelques petits (et gros) points à faire ressortir, ici.

D’abord, la couverture médiatique de ces études a adopté un ton totalement apocalyptique. Certains ont même évoqué la «disparition des insectes d’ici un siècle», ce que des entomologistes ont décrit comme une grossière exagération.

Ensuite, et par-dessus tout, les données dont on dispose sur les populations d’insectes ont beau être très sombres, elles n’en demeurent pas moins aussi très, très fragmentaires. «Je pense qu’il y a trop peu de données scientifiques fiables, largement réparties géographiquement, et poursuivies à terme assez long pour conclure au déclin généralisé des insectes», estime le chercheur en entomologie de l’Université Laval Conrad Cloutier. Le coordonnateur de la collection d’insectes de l’Université de Montréal, Étienne Normandin, est du même avis, et nombre d’autres entomologistes dans le monde ont lancé le même message au cours des derniers mois : les chiffres qu’on a sont alarmants, mais très insuffisants.

D’abord, il y a trop de régions du globe où l’abondance des insectes n’a pas été étudiée, ou si peu — la revue de litté publiée au printemps, par exemple, n’a recensé qu’une seule étude pour toute l’Australie et une seule pour la Chine. Ensuite, il y a beaucoup trop d’espèces d’insectes pour lesquelles on n’a pas de données : on ne connaît qu’environ 20 % du nombre estimé des espèces d’insectes sur Terre.

«L’argent de la recherche en entomologie est concentré dans des secteurs névralgiques où les insectes peuvent avoir un gros impact, comme la foresterie et l’agriculture. C’est normal, parce que les ravageurs peuvent causer des pertes économiques qui se chiffrent en milliards de dollars», dit M. Normandin, mais cela laisse aussi de grands «trous» dans le portrait d’ensemble des populations d’insectes.

En outre, poursuit-il, si le déclin est absolument indéniable dans le cas de nombreuses espèces, cela ne signifie pas que celles-ci laissent un espace vide derrière elles. «Ce qui arrive, c’est qu’on observe une homogénéisation des espèces d’insectes. Par exemple, j’ai fait une étude sur les espèces d’abeilles présentes en ville, et il y en a une poignée qui sont très bien adaptées. Même quand on regarde les milieux qui sont juste légèrement urbanisés, ces espèces-là réussissent très bien. Mais les espèces qui sont plus spécialisées ou moins adaptables, elles, on les perd», dit-il. Du point de vue de la biomasse, donc, la disparition d’une espèce n’implique pas que la somme des insectes «pèse» moins qu’avant. (Même si ça reste quand même une perte de diversité, évidemment.)

Un mot, pour finir, au sujet des bourdons, puisque M. Boulanger s’en sert comme d’un «indicateur», pour ainsi dire. «C’est au moins la cinquième personne qui me mentionne ça [l’absence des bourdons] cette année, alors il s’est peut-être produit quelque chose», dit M. Normandin. Il est possible, avance-t-il, que le printemps froid que nous avons connu soit en cause.

Mais voilà, M. Cloutier, qui vit lui aussi sur la Rive-Sud de Québec, mais en campagne, n’a pas l’impression d’avoir vu moins de bourdons qu’à l’accoutumée cette année. Si M. Boulanger voit de moins en moins de bourdons (et d’autres insectes) dans sa piscine depuis 10 ans, c’est peut-être plutôt parce que Lévis se développe à vitesse grand V, propose le chercheur. On peut imaginer, dit-il, qu’il y a 10 ans le quartier de M. Boulanger était proche de zones agricoles ou assez «sauvages» propices aux insectes, qui atterrissaient alors nombreux dans les piscines. Mais à mesure que la ville s’est développée, ces secteurs ont été urbanisés, si bien que les zones plus favorables aux insectes sont désormais plus loin du terrain de M. Boulanger.

Plus généralement, la situation des bourdons s’apparente à celle des autres insectes : nous avons des données qui prouvent le déclin de quelques espèces, et même qui suggèrent un déclin généralisé, mais on est encore loin d’en avoir la preuve, dit M. Cloutier.

LE VERDICT

Pas clair. Une bonne partie des données dont on dispose suggèrent qu’il y a effectivement un déclin des insectes, mais elles ne sont pas assez abondantes et solides pour le prouver de manière convaincante. Peut-être que cela viendra un jour, mais on n’est pas rendu là.

+

DES INFOS À VÉRIFIER?

La déclaration d’un ministre vous paraît douteuse? Une information qui circule vous semble exagérée, non fondée? Écrivez à notre journaliste (jfcliche@lesoleil.com). La rubrique «Vérification faite» prendra le temps de fouiller les faits, en profondeur, afin de vous donner l’heure juste. Car nous non plus, on n’aime pas les fausses nouvelles.