En principe, une pénurie de main-d’œuvre entraîne les salaires à la hausse. «Il y a des secteurs où c’est le cas. Par exemple, on voit de plus en plus de restaurateurs afficher des postes pas mal en haut du salaire minimum. Ça, c’est un signe qu’on a affaire à une pénurie», affirme Luc Bissonnette, de l’Université Laval.

Vérification faite: la pénurie de main-d’œuvre plus sévère en région?

L'AFFIRMATION: «C’est un enjeu qui touche le Québec entier, mais particulièrement les régions plus éloignées. Partout, les entreprises ont de la difficulté à embaucher du personnel et sont contraintes de réduire leurs activités, voire à fermer leurs portes. Le fédéral, cet ordre de gouvernement loin des gens et surtout des régions, semble inconscient de l’ampleur du problème et n’apporte aucune solution. Nous proposons donc aujourd’hui toute une série de mesures concrètes pour venir en aide à nos économies régionales», a déclaré le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, lors d’un point de presse récent [http://bit.ly/2ICpL6A].

LES FAITS

Les économistes ne s’entendent pas tous sur le terme à employer, mais l’idée qu’une «pénurie» ou qu’une «rareté» assez prononcée de la main-d’œuvre affecte présentement le Québec rallie une majorité d’observateurs. La question est : est-il vrai que le phénomène affecte davantage les régions que les grandes villes?

Une mesure classique des pénuries de main-d’œuvre est le «taux de postes vacants» — soit le pourcentage de tous les emplois (occupés ou vacants) qui restent à pourvoir. Statistique Canada en fait d’ailleurs un décompte trimestriel. Or, si ces chiffres montrent bel et bien une rareté de travailleurs qui s’aggrave, on n’y voit nulle part de signe qu’elle est plus sévère en région qu’en ville. Dans les régions urbaines (Montréal, Laval, Québec et Outaouais) ou dont la population est nettement dominée par la banlieue d’un grand centre urbain (Lanaudière, par exemple), le taux de postes vacants est passé de 1,8 % en 2015 à 3,5 % pendant la première moitié de 2019. Dans les «régions», ce même indicateur a cru de 1,6 à 3,5 %.

(J’ai aussi fait ce même calcul en classant les endroits qui ont «une fesse en ville et une fesse en campagne» [Laurentides, Lanaudière et Montérégie] dans les «régions», et cela n’a presque pas changé le résultat.)

Il y a bel et bien certaines régions où les employeurs semblent avoir plus de difficultés que le reste du Québec à embaucher : Chaudière-Appalaches affiche un taux de postes vacants de 4,2 %, par exemple. Mais il y en a aussi d’autres où c’est l’inverse — le Saguenay–Lac-Saint-Jean est à 2,7 % et la Gaspésie, à 3,0 %.

Dans une étude publiée en mars dernier, Desjardins a trouvé essentiellement la même chose, soit qu’il y a des régions et des secteurs où c’est pire, et d’autres où ça l’est moins. Et les quelques économistes que j’ai sollicités partagent grosso modo le même constat : rien n’indique que c’est vraiment pire en régions qu’en ville.

Luc Bissonnette, de l’Université Laval, est du nombre. «Ça ne veut pas dire que c’est facile en région, souligne-t-il. C’est juste que c’est difficile partout, mais pour des raisons qui peuvent être différentes. Les régions ont des structures démographiques très différentes des villes. C’est très difficile pour elles d’attirer de nouveaux travailleurs. […] Les villes n’ont pas ce problème-là, mais la croissance est très forte dans plusieurs secteurs.»

En principe, ajoute-t-il, une pénurie de main-d’œuvre entraîne les salaires à la hausse. «Il y a des secteurs où c’est le cas. Par exemple, on voit de plus en plus de restaurateurs afficher des postes pas mal en haut du salaire minimum. Ça, c’est un signe qu’on a affaire à une pénurie. Mais dans plusieurs autres secteurs, ce n’est pas évident.»

C’est la raison pour laquelle M. Bissonnette n’est pas convaincu qu’on ait vraiment affaire à une «pénurie» de main-d’œuvre au sens classique — c’est-à-dire une demande de travail qui serait clairement supérieure à l’offre. «J’aime bien faire la comparaison avec une offre pour acheter une Lamborghini à 15 000 $, illustre-t-il. Le fait que personne ne veuille me vendre cette voiture à ce prix n’est pas un indicateur d’une pénurie, mais plutôt que mon offre est sous le prix du marché. En ce moment, plusieurs postes vacants offrent tout simplement des conditions qui n’intéressent pas les travailleurs.»

M. Bissonnette admet toutefois d’emblée que sa position est minoritaire et que beaucoup de ses collègues économistes parlent de «pénurie».

VERDICT

Faux. La «pénurie» ou la «rareté» de main-d’œuvre, peu importe comment on l’appelle, est une réalité indéniable, mais rien n’indique pour l’instant que les régions en souffrent davantage que les principaux centres urbains du Québec.

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