Sturgis, Dakota du Sud, au tout début du rallye, le 7 août 2020.
Sturgis, Dakota du Sud, au tout début du rallye, le 7 août 2020.

Vérification faite: COVID-19: un festival de moto = 260 000 cas?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’affirmation: «Les 460 000 motards qui se sont rassemblés en août dans le Dakota du Sud et dans l’indifférence face à la pandémie ont conduit à un total de 260 000 nouveaux cas de COVID-19, estiment des chercheurs dans une étude publiée mardi», indiquait cette semaine l’Agence France-Presse (AFP). Cette étude a eu un très grand écho médiatique et sur les réseaux sociaux, alors voyons de quoi il retourne.

LES FAITS

Le Sturgis Motorcycle Rally s’est tenu du 7 au 16 août dernier et, comme d’habitude, des centaines de milliers de motocyclistes sont passés par là au cours de ces 10 jours. Les images qui en ont circulé suggèrent que beaucoup de ces festivaliers ne prenaient pas ou peu de précautions pour éviter de propager le coronavirus.

L’étude dont parle l’AFP existe bel et bien, ayant été réalisée par un centre de recherche en économie et santé de l’Université d’État de San Diego. Ses auteurs se sont servi de données de cellulaire pour savoir de quels comtés (counties, en anglais) provenaient les festivaliers. Ils ont ensuite regardé l’évolution du nombre de cas de COVID-19 dans ces comtés-là, puis ont comparé avec d’autres comtés — relativement semblables — dont aucun habitant ne s’était rendu au festival de Sturgis. Les comtés d’où provenaient les participants avaient entre 7 et 12,5 % plus de nouveaux cas que les autres, ce qui a amené les auteurs à conclure qu’en date du 2 septembre, on pouvait faire remonter plus de 260 000 cas d’infections à la COVID-19 à cet événement.

Il s’agit cependant d’un simple estimé qui n’est pas passé par le processus de révision par les pairs menant à la publication dans la littérature scientifique, comme l’indique l’AFP, alors il faut prendre ces chiffres avec prudence. Et justement, dans les jours qui ont suivi le dévoilement de l’étude, nombre de ces «pairs», épidémiologistes et modélisateurs, ont émis de sérieuses réserves à son sujet.

Il ne fait pas le plus petit doute qu’un tel rassemblement, conjugué à la négligence de certains festivaliers, a engendré plusieurs cas de «super-propagation» — soit les individus malades qui vont en infecter plusieurs autres, parfois jusqu’à quelques dizaines. Personne ne conteste l’idée que cet événement a contribué à la propagation du virus. D’ailleurs, le Dakota du Sud où se trouve Sturgis a connu une forte augmentation de ses cas de COVID-19 pendant la seconde moitié d’août, dépassant les 400 par jour alors que cet État en comptait moins de 100 par jour depuis des semaines. Il est possible qu’un aussi gros événement (450 000 participants) ait eu ce genre d’effet dans un endroit aussi peu populeux que le Dakota du Sud (860 000 habitants).

Cependant, le nombre de 260 000 infections liées au rassemblement semble difficile à croire pour plusieurs experts. «Je suis d’accord pour dire que le rassemblement a mené à plus de cas. Mais ce qui est plus contestable, c’est le nombre réel», a déclaré l’épidémiologiste de l’Université d’Hawaï Thomas Lee sur le site d’information médicale WebMD — ce qui résume bien la position de plusieurs autres experts (voir https://bit.ly/35rxfWi et https://bit.ly/3iiwbYu, notamment).

Ceux-ci reprochent plusieurs choses à l’étude, dont l’absence de données individuelles, un point de comparaison (les comtés où personne ne s’est rendu à Sturgis) qui n’était pas vraiment comparable et le fait que la COVID-19 était déjà en progression dans bien des endroits d’où provenaient les festivaliers. En outre, a souligné le doyen de l’école de santé publique de l’Université Brown Ashish K. Jha, ces 260 000 infections représenteraient près de 20 % de tous les cas confirmés aux États-Unis entre le 7 août et le 2 septembre. Or si le cinquième de toutes les infections du pays au complet s’était concentré pendant plus de trois semaines dans seulement quelques comtés, on devrait logiquement y voir des flambées de COVID-19. Mais ce n’est pas ce qu’on observe, a noté Dr Jha.

Le graphique montre le nombre quotidien de nouveaux cas de COVID-19 dans six des sept comtés qui ont «fourni» les plus forts contingents de festivaliers au Sturgis Motorcycle Rally, selon les données de cellulaires. Il s’agit des comtés d’Adams, de Jefferson et de Weld au Colorado, de Maricopa en Arizona (inclut Phoenix), de Clark au Nevada (c’est le comté de Las Vegas) et celui d’Anoka au Minnesota — je ne suis pas parvenu à trouver de stats sur le septième, le comté de Campbell au Wisconsin. La courbe n’indique aucune flambée, ni même d’augmentation du nombre quotidien de nouveaux cas de COVID-19 à la suite du rassemblement de Sturgis.

Ça n’est pas la preuve que l’étude de l’Université de San Diego est fausse, remarquez bien, mais c’est certainement un «point de données» important qui s’accorde mal avec ses conclusions, comme le signale Dr Jha.

VERDICT

Pas sûr. Il est totalement indéniable que le Sturgis Motorcycle Rally a contribué à répandre le coronavirus aux États-Unis pendant le mois d’août. Mais le chiffre de 260 000 infections est contesté par plusieurs experts et il semble contredit par d’autres données sur l’épidémie.

DES INFOS À VÉRIFIER?

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