Le ministère de l’Économie et de l’Innovation du Québec étudierait l’option de permettre aux brasseurs d’acheter du matériel dans les commerces, comme les épiceries, ce qui provoquerait une concurrence déloyale, selon Sébastien Gagnon, directeur général de la Brasserie Dunham.
Le ministère de l’Économie et de l’Innovation du Québec étudierait l’option de permettre aux brasseurs d’acheter du matériel dans les commerces, comme les épiceries, ce qui provoquerait une concurrence déloyale, selon Sébastien Gagnon, directeur général de la Brasserie Dunham.

Une menace qui plane pour les microbrasseries

Cynthia Laflamme
Cynthia Laflamme
Initiative de journalisme local - La Voix de l'Est
Le ministère de l’Économie et de l’Innovation serait ouvert à revoir la règlementation sur la vente de l’alcool pour permettre aux brasseurs d’acheter du matériel dans les commerces et ainsi pouvoir se réserver à nouveau les meilleurs espaces sur les tablettes. Le directeur général de la Brasserie Dunham, Sébastien Gagnon, s’inquiète devant ce qui pourrait devenir une concurrence déloyale dans le milieu brassicole.

La note interne émise par le MÉI a été consultée par l’Agence QMI, qui en a dévoilé la teneur au début du mois. Il s’agirait d’une recommandation du comité mis en place après le décès de Athéna Gervais, en 2018, morte noyée après s’être intoxiquée avec de l’alcool très sucré.

Selon la note, le MÉI ne s’opposerait pas à modifier le règlement sur la vente d’alcool pour permettre aux fabricants d’alcool d’acheter du matériel aux établissements, comme des tablettes, des lignes de bière en fût dans les bars, ou même des chambres froides, rapporte l’Agence QMI.

«On se bat depuis des années, les microbrasseries du Québec, pour éviter cette forme de concurrence déloyale, commente Sébastien Gagnon. Les gros brasseurs ont des moyens substantiellement supérieurs aux nôtres pour acheter des lignes de fût ou des espaces tablettes. De se servir d’un événement tragique comme celui-là, d’essayer de tourner ça pour faire pression auprès du gouvernement en disant “on va acheter des tablettes, ça ne se passera plus des affaires comme celles-là”, je trouve ça scandaleux et honteux.»

Il ne voit aucun lien qui relie le décès de l’adolescente et l’espace que peuvent occuper les brasseurs industriels comme Labatt et Molson.

«Le ministère prône l’achat local. Super. Mais, d’un autre côté, il pense peut-être permettre aux grands brasseurs de pouvoir contrôler l’espace tablette au détriment des microbrasseries, ajoute-t-il. Ça n’a ni queue ni tête.»

Plaidoyer

Cette ouverture du ministère est d’autant plus frustrante pour lui qu’une demande de l’industrie des bars pour réussir à payer leurs frais pendant la pandémie a été refusée.

«De notre côté, il n’y a aucune ouverture, et de l’autre il y a un lobby avec des grands brasseurs qui arrivent et, là, tout va bien», lâche-t-il.

Les établissements qui ont un permis de restaurant peuvent vendre une bouteille de vin, de bière ou de cidre avec les repas qu’ils livrent à leurs clients. Ce n’est toutefois pas permis pour les établissements avec un permis de bar.

«On demande à ce qu’on ait un assouplissement le temps d’amener de l’eau au moulin pour les établissements durement touchés, expose M. Gagnon, aussi propriétaire du bistro Vices et Versa, possédant un permis de bar, à Montréal. Il y a beaucoup de bars qui ont une offre de nourriture super élaborée. Ils peuvent offrir du take out, mais ne peuvent pas accompagner ça d’une bouteille. On s’est vu refuser notre demande par la Régie des alcools du Québec.»

Éviter les fermetures

En tant que propriétaire d’un bar, même si le Vices et Versa a une grande renommée, il sait qu’il est difficile d’obtenir de l’aide financière, que ce soit en raison de la pandémie ou en temps normal.

«On a toujours été considéré comme une industrie de second ordre, mais ce n’est plus comme dans les années 90 où le crime organisé contrôlait les bars et les machines à sous. Les bars aujourd’hui représentent leur terroir, dynamisent leur région, leur quartier. Ça a tout pris pour que les bars aient accès au prêt d’urgence de 40 000 $ du fédéral.»

«Il y a une campagne qui est parue il y a un mois qui dit qu’un bar est une PME. À Montréal, au Vices et Versa, on est 40 employés. À la Brasserie Dunham, on est 40 employés. Les bars créent des centaines de milliers d’emplois, mais même avant la crise c’était difficile. Ce n’est pas une industrie qui est valorisée auprès des institutions financières, c’est très difficile d’avoir du financement pour rénover ou agrandir.»

Il craint que la crise force la fermeture de plusieurs bars et que le crime organisé, qui a des moyens financiers et n’a pas besoin des banques, en profite pour reprendre le contrôle.

Il ne nous a pas été possible d’obtenir de réponses à nos questions, jeudi, de la part du ministère de l’Économie et de l’Innovation.