Une série de complications lors d'un séjour en Europe a plongé Audrey Pinsonneault, Marc Nadeau et leurs quatre enfants au bord de l'abîme. Candidat conservateur aux élections fédérales dans Sherbrooke en 2006, M. Nadeau est candidat dix ans plus tard à l'aide de dépannage.

Une famille à la mer

CHRONIQUE / Chaque fois que j'ai croisé Marc Nadeau dans le passé, il avait le regard vif d'un passionné. Là, ses yeux étaient lourds d'anxiété.
« Le destroyer a le flanc perforé, l'eau s'engouffre dans la cale, l'équipage est en difficulté. Nous ne nous attendions pas à cela », image-t-il en traçant le parallèle avec le 75e anniversaire de Pearl Harbor, l'attaque-surprise des Japonais ayant anéanti la flotte navale américaine le 7 décembre 1941.
Le rappel aurait été un fleuve de détails du temps où la verve de ce féru d'histoire était un puits sans fond. Le voilà plutôt à me raconter qu'il doit vendre les précieux ouvrages qui nourrissaient sa curiosité pour remplir l'estomac de ses quatre enfants.
Pour vous résumer sa situation, le candidat conservateur qui avait mené la plus chaude lutte à Serge Cardin dans la circonscription de Sherbrooke lors de l'élection fédérale de 2006 est aujourd'hui candidat aux services de dépannage.
« Parce qu'il était grand chevalier chez les Chevaliers de Colomb, mon père était souvent celui qui donnait suite aux demandes d'aide. J'ai passé mes hivers à voir mes parents se démener pour trouver de la nourriture, des bottes ou du bois de chauffage pour aider des familles. Cette année... (larmes), cette année, c'est moé qui suis rendu à adresser une demande aux Paniers de l'espoir. Ça me dévaste ».
Son épouse Audrey Pinsonneault témoigne à son tour de l'accablante pression financière et de la détresse psychologique contre laquelle les parents luttent pour éviter de plonger plus creux dans ce sable mouvant.
« On pensait que l'année 2015 avait été notre calvaire parce que nous sommes restés prisonniers en Pologne et que nous avions vu nos enfants dépérir, mais l'année qui s'achève a été aussi pire. Voilà qu'un huissier est débarqué à la maison, nous sommes convoqués à la Régie du logement quelques jours avant Noël pour faire face à une menace d'éviction. Les tracas sont sans fin ».
Il y a deux ans, la famille sherbrookoise accueillait le petit dernier. Les parents avaient des revenus stables et largement suffisants. Une autonomie financière qui rendait d'ailleurs possible un exil prolongé en Europe.
« Au lieu d'investir dans du matériel, notre désir était de faire découvrir le monde à nos enfants. Nous ne nous sommes pas lancés dans cette aventure à l'aveuglette. Nos contrats comme travailleurs autonomes pour de la traduction pouvaient être exécutés à distance, les dépenses étaient calculées, nous avions des économies pour parer aux imprévus, tout devait bien se passer », raconte Mme Pinsonneault.
De pays en pays
La première année du voyage, en 2014, s'est passée sans mauvaise surprise. La famille s'est déplacée dans différents pays en trimballant les enfants qui recevaient l'éducation parentale à la maison.
C'est en Pologne que le ciel est tombé sur la tête du couple Nadeau-Pinsonneault. Leur principal client canadien les a informés qu'il suspendait l'attribution de contrats le temps de réévaluer son mode de fonctionnement.
Ils n'avaient qu'à rentrer, pensez-vous.
« C'est ce que nous aurions fait de manière responsable s'il n'y avait pas eu de solution de rechange. Il y avait toutefois un plan B qui nous semblait réaliste et envisageable », s'empresse de préciser la mère.
Dès le départ, il avait été prévu que la Pologne serait le point de chute du voyage, un point d'ancrage plus long étant donné que le couple avait offert de mettre bénévolement ses compétences au service de l'organisation des Journées mondiales de la Jeunesse (JMJ) pour préparer le rendez-vous de Cracovie.
« Après avoir vécu ces rassemblements grandioses à Sidney en 2008, puis à Madrid en 2011, nous avions le goût d'y prendre part une fois de plus. Notre curriculum était intéressant pour eux. Notre présence avait été convenue avant de partir », précise M. Nadeau.
À la perte de revenus se sont ajoutées des complications légales et administratives pour passer de visiteurs autorisés à détenteurs de permis de séjour.
« Sans permis de séjour, nous ne pouvions pas nous lancer à la recherche d'un logement, ce qui aurait rendu nos frais de nourriture et d'hébergement beaucoup moins coûteux. Avec nos revenus réguliers, nous aurions pu faire face aux délais, mais sans permis de séjour nous ne pouvions pas travailler non plus. Le recrutement de nouveaux clients à distance n'était pas aisé. Si on nous avait clairement dit qu'il valait mieux renoncer, nous aurions plié bagage. Comme on nous disait que tout allait s'arranger, nous vivions avec l'espoir de rester », ajoute le père.
À force d'attendre, ils se sont retrouvés coincés à ne plus pouvoir partir!
« L'entre-deux chaises a fait en sorte que nous n'avions plus de statut autorisé. Nous sommes devenus des immigrants illégaux qui auraient été bloqués à la frontière de n'importe quel autre pays. Le séjour à l'hôtel s'est prolongé, il y a jamais eu d'arrangement et nos économies y ont passé. Nos REER, aussi. En quelques mois, nous avons flambé 50 000 $. Tout ce qui nous restait en rentrant c'était 200 $ d'argent de poche », poursuit M. Nadeau.
Si vous avez bonne mémoire, je vous ai déjà rapporté le témoignage d'un réfugié syrien qui avait vu fondre tout son bas de laine à attendre au Liban d'être admis dans un pays d'accueil. Il visait la Suède et a plutôt atterri à Sherbrooke.
Comme des réfugiés
C'est pratiquement en réfugiés que les Nadeau-Pinsonneault sont rentrés à la maison.
Peu de contrats, pas d'allocations familiales faute d'avoir produit une déclaration de revenus au Canada et au Québec pour l'année 2015, même plus de cartes d'assurance maladie.
« Je n'ai jamais autant souhaité que les enfants restent en santé », soupire M. Nadeau qui m'avouera ensuite ne pas réussir à placer le remplacement de ses lunettes dans les priorités budgétaires d'un mois.
« Tous les deux, nous avons déclaré faillite en cours d'année pour effacer d'anciennes dettes. Je ne l'ai dit à personne, car c'est la plus grande honte de ma vie. J'ai eu quelques contrats, mais ce n'est pas suffisant. J'ai beau chercher, ça ne débloque pas ».
Son épouse a un emploi.
« Avec un revenu mensuel de 1500 $, ça paye une partie du loyer, mais pas toutes les épiceries du mois. On essaie de cacher cette réalité aux enfants, mais les plus vieilles le ressentent. Ça se voit dans leur comportement. Quand il te vient en plus aux oreilles qu'un de tes enfants a des idées sombres, ça t'arrache le coeur », confie Mme Pinsonneault.
Les proches parents ont fait leur possible. Eux aussi sont troublés par leur incapacité à faire davantage.
« La menace d'éviction qui nous pend en plus au bout du nez. Nous sommes de bonne foi. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour limiter les arrérages de loyer, car nous sommes conscients qu'avec nos antécédents des derniers mois, on nous fermera les portes au nez partout.
« La misère humaine, j'en étais conscient quand j'ai voulu faire de la politique. Mais je ne savais pas ce que c'était. La vivre, c'est une autre paire de manches et c'est la réalité de plusieurs autres familles estriennes. Faut piler sur notre orgueil pour accepter d'en témoigner. Ça fait mal », refoule M. Nadeau.
Ça prendrait quelques chaloupes et quelques gilets de sauvetage. Car à 12, 7, 4 et 3 ans, les moussaillons sont jeunes pour affronter la mer...