Aux yeux de la loi, après deux générations consécutives dont l’un des parents n’a pas droit à l’inscription (un non-­Indien), la troisième génération n’a plus droit à l’inscription.
Aux yeux de la loi, après deux générations consécutives dont l’un des parents n’a pas droit à l’inscription (un non-­Indien), la troisième génération n’a plus droit à l’inscription.

« Un tsunami de wannabe »

Simon Roberge, Initiative de journalisme local
Simon Roberge, Initiative de journalisme local
La Tribune
SHERBROOKE — Le conseiller du conseil de bande Abénakis d’Odanak Jacques T. Watso en a plus qu’assez. Il dénonce les gens qui s’autoproclament autochtones en utilisant des ancêtres très lointains. Un comité d’affirmation a d’ailleurs été mis sur pied pour dénoncer ces groupes sur la place publique. 

M. Watso estime à une trentaine le nombre de communautés autochtones autoproclamées sur le territoire ancestral N’dakinna, qui s’étend d’est en ouest de la rivière Etchemin, près de Québec, jusqu’à la rivière Richelieu, près de Montréal. Il s’arrête au nord au fleuve Saint-Laurent et descend jusqu’à la ville de Boston aux États-Unis. 

« Elles émettent des cartes et ça fait du monde à la messe, déplore-t-il. Ce sont des clubs sociaux. Pour 40 $, ils te donnent une carte et on ne te posera pas de question. On dit que c’est un tsunami de wannabe. »

Ces associations acceptent des membres qui ont de très lointains ancêtres autochtones selon lui.

« Un moment donné quand tu recules de 15 générations, c’est moins de 1 % de ton code génétique qui est autochtone. C’est ça que tu mets de l’avant, tu oublies l’autre 99 % et c’est désolant. Ça serait au gouvernement à gérer ça. Ils ne veulent pas se positionner, car c’est un gros casse-tête. »

La Tribune s’est entretenue avec un membre du chapitre sherbrookois de l’Alliance autochtone du Québec qui ne souhaite pas être identifié, mais assure que des vérifications d’usage sont faites et qu’il n’en tire aucun avantage.

« J’ai des preuves de baptistère et de certificats de mariage, confirme celui dont le sang autochtone remonte à plus de 10 générations. Tu amènes ça à la communauté, ils analysent ça et si tout fonctionne j’ai ma carte de la communauté. Ça ne me donne rien à part un sentiment d’appartenance. »

Cette carte ne donne aucun avantage fiscal ou de droit de chasse par exemple.

M. Watso mentionne toutefois que certaines personnes utilisent ces cartes non officielles pour tenter de flouer des commerçants ou pour faire du braconnage.

« En tant qu’autochtone, j’habite sur une réserve, souligne-t-il. Je ne paie pas d’impôt et je ne paye pas de taxes sur les biens livrés sur la réserve. Ce n’est pas vrai que je rentre au Walmart à Sherbrooke et qu’ils enlèvent les taxes. »

Mais pour appliquer cette mesure, Revenu Québec exige une photo de l’achat devant le conseil de bande.

« Les gens achètent quelque chose et viennent le prendre en photo, mais ce n’est pas bien contrôlé, dénonce M. Watso. Il y a des gens qui débarquent ici avec des cartes de l’Alliance autochtone, le corps de police doit intervenir. »

Il estime aussi que beaucoup de financement théoriquement réservé aux autochtones est distribué à des gens autoproclamés.

Rejoint par téléphone, Gérard Coulombe, Président Grand Chef de l’Alliance autochtone du Québec, admet avoir reçu du financement du gouvernement fédéral via le Congrès des peuples autochtones en lien avec la COVID 19.

« On est là pour dire aux gens que s’ils pensent qu’ils ont des origines autochtones, il y a une façon de se faire reconnaître, souligne-t-il. On fonctionne de façon très transparente. Ce n’est pas nécessairement une histoire de génération, car quand on regarde les traités, ça mentionne les Indiens et leur descendance.

« Pour être membre de l’Alliance, il faut trouver un ancêtre autochtone, poursuit-il. Il faut qu’il y ait un lien avec les Premières Nations quelque part. »

M. Coulombe espère que la carte de l’Alliance donne éventuellement droit à des avantages fiscaux ou des droits de chasse.

« À ce que je sache, nos membres ne fraudent pas, précise-t-il. N’importe qui peut braconner, membre ou non de l’Alliance. »

Jacques T. Watso

Traumatisme

Aux yeux de la loi, après deux générations consécutives dont l’un des parents n’a pas droit à l’inscription (un non-­Indien), la troisième génération n’a plus droit à l’inscription.

Pour M. Watso, cette arrivée massive de gens qui s’autoproclament autochtones avec des ancêtres nés dans les années 1600 est très insultante.

« En tant qu’autochtone, ma famille a été au pensionnat, explique-t-il. On n’avait pas le droit de parler la langue et on se faisait battre quand on le faisait. Ça crée un traumatisme culturel et ça amène des problèmes de toxicomanie, violence conjugale, perte d’identité. Le racisme systémique a existé aussi. Donc ces gens là quand ils débarquent avec leur plume, leur flûte et leurs légendes qu’ils ont trouvées sur Google, ils ne prennent pas ce traumatisme-là. Je me fais traiter de raciste quand je leur demande d’où ils viennent. » 

« Ce qu’ils nous disent au fond, c’est qu’on ne vit pas adéquatement notre propre culture donc ils vont la vivre à notre place, ajoute-t-il. C’est le message qu’on reçoit. Et quand on lève la main, on se fait traiter avec le même ton paternaliste et infantilisant que la société a à notre égard. »

Gérard Coulombe

Crise identitaire

Selon l’historien autochtone Éric Pouliot-Thisdale, un sentiment de culpabilité pourrait être à l’origine de ce phénomène.

« C’est la même chose qui s’est passée en Afrique du Sud alors que des blancs essaient de prouver qu’ils ont un ancêtre lointain noir pour se déculpabiliser, explique-t-il. Sociologiquement ça aurait du sens. »

Selon M. Pouliot, ce n’est non plus tout à fait vrai que les Québécois ont tous beaucoup de sang autochtone dans leurs veines. 

« Il y a eu 197 unions mixtes de 1640 à 1790, explique-t-il. La majorité de ces enfants sont retournés du côté de leur mère autochtone. Les Québécois ont à peu près tous entre 0,2 % et 1 % de sang autochtone qui provient généralement toujours des 5 à 10 mêmes unions. Il y a trois ou quatre unions qui sont spéculées autochtone, mais qui sont quand même acceptées dans plusieurs communautés métisses. »

Pour M. Watso, l’autoproclamation provient d’une crise identitaire.

« Les gens ont perdu leurs points de repère, résume-t-il. Ils veulent s’attacher à l’aspect culturel de la nation québécoise, mais elle s’est perdue avec le temps. »