Christine Labrie avoue ne pas avoir été informée du pointage de Québec solidaire à Sherbrooke avant le 30 septembre. On estimait alors les appuis du parti de gauche à 25 %.

Un Québec solidaire pour ses enfants

Avec à peine 15 minutes de sommeil au compteur, assise dans son local de campagne, Christine Labrie retient ses larmes. La lèvre chevrotante à l’évocation de ses trois enfants, qu’elle rêve de voir grandir dans un Québec solidaire, la nouvelle députée de Sherbrooke se laisse submerger un instant par l’émotion.

Plus loin dans la pièce, l’ex-candidate solidaire de Sherbrooke Hélène Pigot, celle-là même qui a recruté Christine Labrie au sein du parti municipal Sherbrooke Citoyen, transporte des boîtes. En filigrane, le rythme d’une nouvelle vie s’impose. C’est le jour 1 du premier mandat de la députée élue de Québec solidaire à Sherbrooke.

« Dans ma famille, on parlait très peu de politique. J’ai commencé à m’y intéresser au cégep, quand un prof m’a permis de comprendre la dynamique politique. Quand on ne comprend pas, c’est difficile de s’y intéresser. À un certain moment, l’indignation était trop forte et elle devait se transformer en quelque chose de concret », raconte Christine Labrie.

« À un moment donné, quand on veut que les choses changent, il faut arrêter de se croiser les doigts et se mettre en action. Depuis que mon plus vieux est né, je veux un Québec solidaire pour lui. J’ai décidé de lui offrir moi-même. C’est vrai qu’en réalité, c’est souvent pour nos enfants que nous faisons de la politique », ajoute-t-elle émue, avouant avoir pensé à ses trois enfants pendant une bonne partie de la nuit de lundi à mardi.

Une base forte

Se qualifiant de réaliste, pragmatique, Christine Labrie était prête à tous les scénarios lundi soir. Si elle l’a emporté avec une majorité de 3452 votes sur l’ex-ministre de la Famille Luc Fortin, la députée solidaire ne s’est emballée qu’après la déferlante d’amour et d’énergie qui l’a happée à son arrivée au Boquébière, parmi ses partisans, lundi soir. « Nous avions dit depuis le début que c’était une course à quatre. Je n’aurais jamais imaginé que je pouvais gagner avec une si grosse avance. Mes attentes étaient modérées. Quand j’ai quitté mon local pour me rendre au rassemblement lundi, j’étais deuxième, mais j’étais satisfaite du travail qu’on avait fait. » 

Quelques minutes plus tard, alors qu’une foule assourdissante criait ses louanges, elle apprenait que le vent avait tourné. Son avance n’a cessé de se creuser par la suite.

Alors qu’une citoyenne interrompt l’entrevue pour féliciter sa députée, Mme Labrie se dit ensevelie sous les messages. Des messages auxquels elle souhaite répondre autant que possible. « Les gens ont besoin de comprendre ce qui s’est passé à Sherbrooke. »

Mais justement... Qu’est-ce qui permettait de croire aux chances de Québec solidaire à Sherbrooke? « Le parti y a toujours eu des résultats plus élevés que ceux observés à l’échelle nationale. On savait que notre base était forte. Nous avons aussi eu une vague orange au fédéral avec Pierre-Luc Dusseault et il a réussi à défendre son siège en 2015. C’était un autre signal que Sherbrooke était prête pour du changement. »

Les sondages ayant confirmé qu’une course à quatre se dessinait n’ont pas, selon Christine Labrie, provoqué la « vague » d’appuis solidaires. « Ç’a confirmé ce qu’on disait mais que les gens avaient de la misère à croire. Beaucoup de gens aimaient nos valeurs, notre candidature, mais ils avaient peur de perdre leur vote et se préparaient à voter stratégique. Les sondages ont permis aux citoyens de voter avec leur cœur. »

Mme Labrie admet qu’elle n’a pas été tenue au parfum du pointage de son parti pendant la campagne. « C’était un secret bien gardé. J’ai été informée la veille du vote qu’on pouvait s’attendre à doubler nos appuis de 2014 et qu’on pouvait espérer obtenir 25 % du vote. Nous ne savions pas si c’était suffisant pour gagner. » Elle aura finalement récolté un peu plus de 34 % des suffrages.

Un de ses adversaires avait affirmé en cours de campagne que Christine Labrie espérait seulement obtenir 15 % des votes afin de se qualifier pour un remboursement de ses dépenses. « Honnêtement, à 15 %, j’aurais été déçue. Je n’en suis pas revenue quand j’ai lu ces déclarations. Le remboursement des dépenses n’était pas un enjeu. »

Priorités

En priorité, outre l’ouverture d’un bureau de circonscription, la députée de Sherbrooke s’attardera à la réforme du mode de scrutin. « C’est long à réaliser et nous voulons que ce soit effectif aux prochaines élections. Il faudra se mettre au travail rapidement. Pour l’environnement, nous ne pouvons pas attendre de former le prochain gouvernement pour que les choses changent. »

Elle rappellera aussi au premier ministre désigné François Legault son engagement d’investir 10 M$ à Sherbrooke pour décontaminer les sols. « J’espère qu’il est toujours convaincu de cette nécessité, même si Bruno Vachon n’a pas été élu. Même 10 M$ pour décontaminer des sols, ça ne suffit pas pour lutter contre les changements climatiques, mais c’est un début. »

Il faudra aussi réorganiser l’horaire et la vie familiale. « Mes enfants savent que quand je siégerai, je serai à l’extérieur, mais ils sont tellement fiers qu’ils comprennent. Il n’est pas question de nous installer à Québec. Je ferai la route, comme je l’ai fait pour mon doctorat à l’Université d’Ottawa. »

Mme Labrie compte par ailleurs terminer sa charge de cours amorcée à l’Université de Sherbrooke cet automne. Quant à sa thèse de doctorat en études des femmes, elle pourrait se terminer plus tard que prévu. « Mais sur le plan humain, je dois quelque chose aux femmes qui m’ont raconté des choses. Je devrai trouver une façon de le finir. »

Enfin, Québec solidaire tiendra son premier caucus vendredi à Montréal. Entre-temps, Christine Labrie et Luc Fortin ont discuté au téléphone. Le député sortant a promis de faciliter la transition. « Il sait que c’est important. Lui-même n’en avait pas bénéficié quand Serge Cardin lui a cédé son siège. Il me transmettra les informations sur les dossiers en cours. »

Mme Labrie a aussi très hâte de travailler avec l’autre député de Sherbrooke, Pierre-Luc Dusseault. « On a la volonté de travailler pour le long terme. Nous sommes là parce que nous voulons qu’un changement se produise. Notre âge n’est pas une limite pour nous. » Si M. Dusseault est âgé de 27 ans, Mme Labrie vient tout juste de célébrer son 31e anniversaire.