Un tout nouveau programme au préscolaire sera mis en application en 2021 pour les maternelles 4-5 ans.
Un tout nouveau programme au préscolaire sera mis en application en 2021 pour les maternelles 4-5 ans.

Un programme préscolaire qui dérange

Isabelle Pion
Isabelle Pion
La Tribune
Un tout nouveau programme au préscolaire sera mis en application en 2021 pour les maternelles 4-5 ans. Alors qu’il est appuyé par différentes organisations, d’autres voix s’élèvent et soulèvent des préoccupations au sujet de certains contenus. C’est le cas de l’Association d’éducation préscolaire du Québec (AÉPQ).

Il permettra notamment d’harmoniser la formation, puisqu’il existe actuellement trois programmes, soit deux pour les maternelles 4 ans (temps plein et temps partiel) et l’un pour les maternelles 5 ans. Le programme de formation, destiné aux enseignants et aux futurs enseignants, mise sur le développement global des enfants et sur la prévention.

« On sait qu’on a un nombre important de Québécois qui ont un faible niveau de compétence en littératie. La recherche a évolué et on sait qu’il y a deux grands indicateurs de décrochage scolaire à sept ans : ce sont les difficultés d’apprentissages en lecture et les problèmes de comportement. Par rapport à ces deux enjeux, il y a des interventions préventives qui peuvent être faites dès le préscolaire à l’école. Le mandat de notre comité était d’arriver avec un programme qui favorisait le développement global, et en plus, conjugué à des interventions préventives pour favoriser davantage l’équité chez les enfants et la réussite scolaire. On sait que les interventions préventives vont permettre de donner une chance additionnelle aux enfants en situation de vulnérabilité », indique la présidente du comité de suivi de l’implantation du cycle préscolaire du ministère de l’Éducation, Monique Brodeur.

Trop vite, trop tôt?

L’accent mis sur l’apprentissage des lettres inquiète des intervenants, qui ont envoyé une lettre au ministre de l’Éducation. 

« Ce à quoi les spécialistes du préscolaire s’opposent, c’est vraiment la prévention telle qu’elle est décrite. On ne dit pas de ne pas en faire. L’accent mis sur l’apprentissage des lettres va induire une approche qu’on ne souhaite pas nécessairement voir se déployer tout de suite à quatre ans. L’approche d’enseignement systématique des lettres, à un jeune âge comme celui-là, ça amène d’autres enjeux. Ça fait longtemps que je milite pour une école moins axée sur la performance. C’est comme si on allait beaucoup trop vite, beaucoup plus tôt et devenir efficaces à quatre ans », explique Julie Myre-Bisaillon, professeure à la faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke et l’une des 50 signataires de la lettre.

« En milieu défavorisé, il y a des enfants qui arrivent avec des défis beaucoup plus réels en termes de stimulation, d’éveil, des développements. Si on veut entrer dans une approche plus systématique avec ces enfants-là, je pense que ça va être beaucoup plus difficile. Il faut asseoir cette question d’éveil et de développement global avant de faire l’apprentissage systématique. »

« C’est l’éducation de nos enfants et ça ne relève pas d’un consensus où on a mis les experts autour d’une table en éducation préscolaire », commente celle qui signe à l’occasion une chronique dans nos pages.

Une mobilisation lancée

L’AEPQ, qui en a aussi contre l’approche d’enseignement systématique - et non contre tout le programme - se mobilise actuellement afin de renverser la vapeur. 

« À l’éducation préscolaire, c’est là où nous recevons les enfants tels qu’ils sont et on les fait évoluer dans la mesure de ce qu’ils sont », commente la présidente de l’AÉPQ, Maryse Rondeau. « Quand on arrive dans un enseignement systématique, on est plus dans un mode d’évaluation que d’observation. »

Environ 20 à 25 % des enfants ne seraient pas prêts à faire leur entrée à l’école. 

« La dernière version du programme devait être approuvée par le comité de consultation et ça n’a pas réellement été fait. On a été mis devant le fait accompli par cette annonce, qui est sortie de nulle part », note Julie Myre-Bisaillon, en faisant référence au fait que l’annonce s’est faite dans une lettre d’opinion dans les médias, et non par une annonce du ministre de l’Éducation. Le nouveau programme est appuyé par différentes organisations, dont la Fondation de l’alphabétisation et la Fédération autonome de l’enseignement (FAE).

Combler les écarts

« Le mandat qui a été confié (au comité) consistait à assurer une approche équilibrée conjuguant le développement global et la prévention. Et puis, je crois qu’il y a confusion des rôles et des responsabilités. C’est au ministre et au gouvernement élu de décider du programme à implanter. Il fallait que le comité respecte le mandat », note à ce sujet Mme Brodeur, professeure titulaire à la faculté des sciences de l’éducation de l’UQAM.

Comment réagit-elle devant les inquiétudes soulevées par des spécialistes du préscolaire? 

« On sait depuis les années 80, même 70, que l’apprentissage des lettres pour une langue alphabétique comme le français, c’est le plus grand prédicteur de succès pour l’apprentissage de la lecture. Ça ne veut pas dire que c’est ça qui permet d’apprendre à lire, on sait l’importance du vocabulaire, de la connaissance des autres dimensions (...) Le problème, c’est que si l’on croit que l’enfant ne connaît pas (ses lettres) c’est qu’il n’est pas prêt, à ce moment-là on va creuser les écarts. Si un enfant connaît peu ou ne connaît pas les lettres, c’est important de veiller à ce qu’il puisse les apprendre, et ça, ça se fait sous forme ludique, à travers plusieurs activités. (...) C’est important que même les enfants qui ont moins de connaissances peuvent bénéficier d’interventions pour qu’on puisse combler les écarts de réussite. L’enfant qui commence sa première année en ne connaissant pas ou les lettres de l’alphabet, il est déjà dans une situation plus à risque de réussite d’apprentissage de la lecture », note Mme Brodeur.    

En fin de journée jeudi, l’attachée de presse du ministre de l’Éducation Jean-François Roberge, Geneviève Côté, a fait savoir qu’il n’avait pas l’intention de revoir le programme, se disant convaincu qu’il « est la meilleure approche pour donner la chance à tous les enfants de développer leur plein potentiel », tout en rappelant l’appui de différentes organisations.