Nicolas Sylvestre

Un mois sur un brise-glace

Ce n’est pas en Estrie que l’on trouvera l’océan. En revanche, on y rencontrera des chercheurs et des penseurs qui consacrent, chaque jour, leurs travaux à ces étendues d’eau. Dans le cadre de la semaine de la culture scientifique, qui se penche sur la recherche sur les océans du 16 au 22 septembre, La Tribune s’est intéressée à des Sherbrookois qui veillent à la santé de cette portion de la planète.

Dans le cadre de son projet de maîtrise en chimie, l’étudiant de l’Université de Sherbrooke Nicolas Sylvestre est monté à bord du brise-glace NGCC Louis-S-St-Laurent le 11 septembre afin de prélever des échantillons d’eau dans l’océan Arctique. La professeure Céline Guéguin et lui se sont joint à une équipe de près de 70 scientifiques pour une expédition de 24 jours sur ce navire de la garde côtière canadienne, après s’être rendus par voie aérienne à Kugluktuk, un petit village au Nunavut.

Malgré la difficulté d’établir une communication dans cette région, La Tribune s’est entretenue avec l’étudiant alors qu’il amorçait sa sixième journée de mission.

Q : Comment se passe le voyage jusqu’à maintenant?

R : Le voyage se déroule très bien. Nous avons eu une journée de retard à cause de la météo (l’avion n’a pas pu atterrir à Kugluktuk au jour prévu), mais maintenant nous sommes bien partis. Nous avons déjà fait cinq stations d’échantillonnage, nous avons atteint la glace de mer et avons même déjà rencontré un ours polaire!

Q : Tu n’en étais pas à ta première expérience en mer, toi qui as notamment participé à une course de voiliers dans les Caraïbes. À quoi ressemblent vos conditions, sont-elles bien différentes de tes expériences précédentes?

R : Jusqu’à maintenant, il fait surtout brumeux, mais la mer est plutôt calme. Dès que la glace de mer est arrivée, les vagues se sont calmées. C’est la première fois que je vois la banquise et je trouve ça très impressionnant! Voyager à bord du NGCC Louis-S-St-Laurent est un luxe par rapport à faire une course de voile dans les Caraïbes : malgré le froid, on reste au sec et ça brasse beaucoup moins!

Q : Comment te sens tu de te retrouver sur un océan que très peu ont la chance de voir?

R : Je me trouve privilégié d’être ici, et je profite de chaque instant tout en restant concentré pour bien faire mon travail, car les données que j’acquiers seront utiles pour ma maîtrise, mais aussi pour les projets d’autres personnes.

Q : Que croyez-vous trouver en analysant vos échantillons, la professeure Guéguen et toi?

R : Dans le cadre de mon projet, je souhaite trouver une méthode d’analyse de la lignine, un composé de la matière organique dissoute (DOM). La lignine nous servira de marqueur afin de savoir précisément d’où vient la DOM et ensuite quelle est sa dynamique au sein de la colonne d’eau. On s’intéresse à la matière organique dissoute dans l’océan Arctique, puisque ce dernier est un petit océan bordé par plusieurs grands fleuves. Avec la fonte du pergélisol et l’augmentation des précipitations, le débit de ces effluents augmente et transporte de plus en plus de matière organique terrestre vers l’océan.

Q : Qu’est-ce que ça voudrait dire, concrètement pour l’océan, le pays et la planète si la masse de matière organique dissoute continue d’augmenter dans cette zone?

R : C’est exactement ce que nous voulons observer. Notre hypothèse est que la matière organique, si elle se retrouve en trop grande quantité dans l’océan, pourrait altérer les processus biogéochimiques qui se produisent dans la colonne d’eau. Un plus grand transport de matière organique terrestre vers l’océan peut créer plusieurs problèmes, comme la contamination de l’eau douce et des pêcheries. De plus, comme la matière organique est plus foncée, la lumière pénètre moins profondément dans la colonne d’eau, ce qui dérègle les processus biologiques et photochimiques comme la photosynthèse.

Q : Est-ce qu’il existe des solutions à court et à long terme pour résoudre ce problème?

R : Le meilleur moyen c’est de prendre son vélo pour aller travailler, marcher ou prendre l’autobus et les réseaux de transport en commun!

Q : Est-ce que cette zone du pays devrait faire l’objet d’engagements sérieux de la part des candidats aux élections, à ton avis?

R : Il faut s’assurer que les candidats et le gouvernement élu respectent les accords internationaux, notamment l’Accord de Paris sur le climat.

Q : Quelle est l’importance de s’attarder aux océans, tant pour les scientifiques que pour la population?

R : Les océans sont des écosystèmes très importants pour la planète : ils constituent le principal de l’hydrosphère, un bassin majeur dans la plupart des cycles des éléments (cycle de l’eau, cycle du carbone, etc.). De plus, ils jouent un rôle majeur dans les changements climatiques, car ils sont un régulateur important du climat.

Q : Pensais-tu que tes études en chimie t’amèneraient jusque-là?

R : C’est certain qu’en commençant mon baccalauréat en chimie a l’UdeS, je n’avais aucune idée qu’un jour je me retrouverais au milieu de l’océan Arctique. Je suis très content d’être ici aujourd’hui, et ça permet de constater que la chimie est partout, dans une panoplie de domaines tout aussi variés : pendant que je suis ici, j’ai des collègues de classe qui sont dans les laboratoires en train de synthétiser de nouveaux médicaments alors que d’autres effectuent des analyses variées pour protéger la population.

En tout, l’équipage récoltera près de 1400 échantillons provenant d’une cinquantaine de stations, allant jusqu’à 4000 m de profondeur.

« Nous travaillons fort, 24 heures sur 24, pour compléter avec succès les mesures et analyses que nous effectuons », précise Nicolas.