Les luzernières sont particulièrement touchées par la cicadelle en Estrie, en Montérégie et en Mauricie. Sur la photo, une production de Compton est affectée et les feuilles ont jauni.
Les luzernières sont particulièrement touchées par la cicadelle en Estrie, en Montérégie et en Mauricie. Sur la photo, une production de Compton est affectée et les feuilles ont jauni.

Un été trop accueillant pour un insecte ravageur

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
Initiative de journalisme local - La Tribune
SHERBROOKE — Alors que les fourrages souffrent déjà d’un été chaud et sec, voilà que les températures estivales ont posé un autre problème aux agriculteurs. Les populations de cicadelle de la pomme de terre, un insecte ravageur qui migre chaque année des États-Unis, sont particulièrement menaçantes cette année pour les luzernières de l’Estrie, de la Mauricie et de la Montérégie, selon le MAPAQ.

Daniel Breton, agronome pour le Club agroenvironnemental de l’Estrie, indique que la majorité des 60 champs dépistés dans la région jusqu’à maintenant ont démontré des signes d’infestations à divers degrés. « Qu’elle soit présente, c’est normal. Mais dans environ 25 % des cas, les dommages étaient sévères. Comme nous connaissons un été très sec, plusieurs ont pensé que la cause des symptômes était reliée à la sécheresse. » 

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Indigène à l’Amérique du Nord, la cicadelle revient chaque été en provenance du sud des États-Unis puisqu’elle ne survit pas aux hivers canadiens, explique Jean-Philippe Légaré, biologiste et entomologiste pour le MAPAQ (ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation). 

« En général, sa présence est toujours favorisée par un climat sec et chaud, avance M. Légaré. C’est un insecte qui arrive en volant et qui s’attaque à plusieurs cultures. Elle cible les luzernières comme elles sont prêtes à son arrivée en juin. » 

Du haut de ses 3 à 4 mm, cet insecte piqueur-suceur contribue à une croissance anormale des plantes après y avoir injecté sa salive pour se nourrir de la sève. Le tout engendre une culture à plus bas rendement et à plus faible taux de protéine. On remarque sur les plants touchés un jaunissement des feuilles, et même un flétrissement. 

La cicadelle mesure environ 3 à 4 mm. Comme son cycle entre deux générations est très rapide, les œufs éclosent 10 jours après la ponte et l’insecte. Elle prend de 10 à 25 jours pour atteindre l’âge adulte.

Comme elle se multiplie très rapidement et qu’elle est arrivée très tôt cette saison en raison des chaleurs, la cicadelle en serait bientôt à sa troisième génération cet été dans les champs, selon Daniel Breton. 

« Ce n’est pas quelque chose qui était majeur jusqu’à maintenant au Québec, rapporte l’agronome, qui souligne que le trèfle, qui fait souvent partie des mélanges fourragers, est également très touché. Ça commence à être plus présent depuis 2017 environ. On commence à se rendre compte que beaucoup des problématiques liées aux insectes augmentent en raison des changements climatiques. On a des températures plus chaudes et beaucoup de vents qui viennent du sud, souvent très tôt dans la saison », avance M. Breton.  

Le vice-président de l’Union des producteurs agricoles (UPA) de l’Estrie, Michel Brien, avance qu’il est difficile de mesurer les répercussions pour tout de suite dans la région. « On le verra plutôt à la prochaine coupe, dit-il. Par contre, j’ai aussi très peur pour les maraîchers, parce qu’on sait que la cicadelle aime beaucoup de leurs cultures. »

Le bleuet, la courge, la fraise, la framboise, le haricot, la pomme de terre, la pomme et le raisin sont effectivement d’autres cultures qu’affectionne la cicadelle en plus du soya, confirme M. Breton.  

Selon le Réseau d’avertissements phytosanitaires (RAP), qui a émis plusieurs avis cet été à propos de la cicadelle de la pomme de terre, des dommages ont été rapportés dans des champs de soya en Estrie et en Montérégie-Ouest. 

Faucher pour s’en débarrasser

L’une des solutions souvent proposées aux agriculteurs est de faucher hâtivement pour éloigner les adultes et tuer les œufs et les larves, explique-t-on. Ce qui entraîne évidemment un rendement moindre que prévu. Déjà, les deux premières coupes de foin ont été décevantes partout dans la province, et ont entraîné une importante pénurie de fourrages. La survie des élevages pour l’hiver est ainsi compromise.  

En « dernier recours », comme l’ont fait une poignée de producteurs estriens, l’utilisation d’insecticides sera nécessaire pour se débarrasser de la cicadelle, analyse M. Breton. 

« En fourrages, on est souvent réticents à utiliser des pesticides et des herbicides, dit Michel Brien, qui est lui-même producteur de fourrages. C’est très rare qu’on le fasse, autant pour des raisons environnementales que financières. » 

Toutefois, le Club agroenvironnemental de l’Estrie entreprend également d’étudier l’impact des ennemis naturels de la cicadelle sur sa progression dans les champs, puisqu’une grande population peut en attirer par elle-même. 

« C’est un insecte qui est difficile à bien comprendre et à bien cerner. Même à l’intérieur d’une même région, il peut y avoir de grandes variations de populations. C’est très important pour les producteurs de faire un bon dépistage de la cicadelle, surtout s’ils ont des cultures à risque », renchérit Jean-Philippe Légaré.  

La Financière agricole compte une seule demande de réclamation ouverte en lien avec la cicadelle pour l’instant en Estrie. « Comme la sécheresse a été importante au Québec cette année, il est difficile de départager les pertes causées par la cicadelle des pertes causées par la sécheresse, explique le directeur régional, Patrice Blais. Par ailleurs, la Financière va procéder au paiement d’une première avance pour les pertes dans le foin vers le 10 août. Nous aurons alors davantage de précisions à ce moment. »