Mathieu K. Blais accumule dans un coffre des rubriques nécrologiques, ces petits bouts de papier qui résument des vies en quelques mots. Sa fascination pour la mort et sa prédisposition à la nostalgie expliquent cette collection originale.

Un coffre aux mémoires

Les objets peuplent nos vies et nos maisons. On les garde souvent par utilité, parfois par attachement sentimental. En ce début d’année, les journaux du Groupe Capitales Médias vous présentent des gens à travers un objet fort en symbole, en souvenirs et en émotions.

Mathieu K. Blais collectionne les avis de décès, des coupures de journaux qu’il conserve précieusement dans un petit coffre en bois. Un coffre pour protéger la mémoire.

« En 2010, j’ai une grand-tante qui est morte et comme elle n’avait pas d’enfant, ma mère et moi sommes allés vider son appartement, trier ce qui serait gardé ou jeté. Un moment donné, je suis tombé sur une petite boîte de notices nécrologiques. Je me suis dit qu’on ne pouvait pas jeter ça. Non seulement c’était des gens qui avaient existé, mais c’était peut-être la seule preuve écrite de leur passage. Et il y avait aussi tout l’effort de ma grand-tante qui avait découpé et conservé ces avis toutes ces années. Je trouvais ça touchant alors je les ai amenés chez nous. Je les ai adoptés », raconte le poète et professeur en littérature au Cégep de Sherbrooke, ajoutant d’emblée qu’il a une tendance à conserver, archiver, collectionner les objets.

Des timbres, des pièces de monnaie, des chapelets, des paquets d’allumettes, des vieux numéros de téléphone, des manchettes de journaux relatant les attentats du 11 septembre 2001 ou l’assassinat d’Oussama ben Laden.

« La plupart de ces objets sont dans un garde-robe, mais ma boîte de rubriques nécrologiques a une place de choix, dans le tiroir droit de mon bureau de travail. »

Depuis le début de sa vingtaine, il gardait déjà la rubrique nécrologique des gens de sa famille et celle de vedettes, surtout celles du Québec. « On est né à une époque où le show-business, les téléromans ont commencé. Toute la gang des Gilles Pelletier, des Paul Buissonneau et des Hubert Loiselle de ce monde. J’ai l’impression qu’ils vont tomber dans l’oubli. Alors je les découpe tous », note le Sherbrookois de 40 ans.

Après le décès de sa grand-tante, il a porté une attention particulière aux disparus, des vies résumées en quelques mots imprimés. Il a élargi ses critères de sélection.

« Maintenant, je découpe les avis de connaissances. Quelqu’un que je croisais souvent à l’arrêt d’autobus, une caissière du Maxi, un itinérant du centre-ville. C’est un peu comme archiver ma propre vie, car dans le fond, ils sont les figurants du film de ma vie », souligne-t-il en parlant d’un serveur décédé du cancer à 35 ans, un ami du primaire qui s’est suicidé à 17 ans, son ancien voisin, le gars du gym. Il y a aussi Henri-Louis, concierge dans son école secondaire. Nicole, croisée aux urgences, Wesley, vendeur de cigarettes de contrebande. On lui confie la mémoire de proches. « Un ami m’a demandé de conserver l’avis de décès de son frère. »

Parfois, il conserve la notice nécrologique d’inconnus, parce que le texte est touchant. Ou parce qu’il est touché qu’un défunt ne laisse personne dans le deuil.

De temps en temps, il ouvre son coffre et relit ses découpures. « C’est certain qu’il y a toute une démarche de nostalgie derrière ça. On réalise que le temps passe et que plusieurs sont passés, partis et oubliés. Il y a aussi une fascination pour la mort. Où va-t-on? À quoi ç’a servi? Qu’est-ce qui reste? C’est un mélange de tout cela et de mon côté collectionneur», conclut Mathieu K. Blais, forcé d’admettre qu’avec le temps, son coffre risque de déborder.