Yassine Aber était seul sur les pistes du centre sportif de l'Université de Sherbrooke vendredi après-midi, alors que ses coéquipiers du Vert & Or étaient à Boston, en compétition. Né au Québec de parents marocains, Yassine a été refoulé aux douanes américaines jeudi.

Un athlète du Vert & Or refoulé aux douanes

Yassine Aber voulait savoir pourquoi on lui refusait l'entrée aux États-Unis afin de participer à une compétition d'athlétisme universitaire. Plus de 24 heures après avoir initialement posé la question, il n'a toujours pas la réponse.
Yassine et cinq de ses coéquipiers de l'équipe d'athlétisme du Vert & Or de l'Université de Sherbrooke se sont présentés au poste frontalier de Stanstead jeudi, vers 13 h 30.
C'est l'entraîneur-chef des équipes masculine et féminine du Vert & Or Luc Lafrance qui est au volant. L'équipe se dirige vers Boston, où elle participe cette fin de semaine à la compétition The BU David Emery Valentine Invitational, une importante compétition d'athlétisme où plusieurs athlètes espéraient décrocher les standards nécessaires afin de participer aux Championnats canadiens universitaires d'athlétisme, en mars prochain.
Mais le voyage de Yassine, jeune étudiant de 20 ans en kinésiologie, Québécois d'origine marocaine, s'est arrêté là.
« On est arrivés aux douanes, toute l'équipe est dans la mini-van. Les douaniers nous ont demandé nos passeports, on leur a donné. Après un moment, ils m'ont demandé si c'était moi, Yassine, j'ai dit oui, c'est moi. Tout de suite après, ils ont ordonné à Luc de stationner la van dans le garage, de laisser nos choses dedans et de sortir. Je ne sais pas s'ils ont fouillé le véhicule par la suite. »
« Ils m'ont amené dans un bureau en me disant qu'ils voulaient me parler, à moi seul. Là, ils m'ont posé plusieurs questions, ils m'ont fait signer des papiers. Je suis ressorti et on a attendu deux bonnes heures. Ensuite, ils ont pris mes empreintes digitales, deux fois, de mes deux mains, une photo, et ils ont réquisitionné mon téléphone en me demandant mon mot de passe, que je leur ai remis », explique le jeune homme.
Dès lors, Yassine Aber sait que les choses ne tournent pas rond.
Il était le seul passager d'origine arabe et de confession musulmane du groupe.
Jamais il n'a été inquiété de la sorte, auparavant.
« C'est la troisième fois que je vais à Boston pour cette même compétition. Je suis allé deux fois à New York, récemment pour une autre compétition, et en camp d'entraînement, avec le Club d'athlétisme de Sherbrooke. Sans compter les visites avec mes parents, pour le magasinage ou pour les vacances. Jamais je n'ai été refusé, ou recalé », plaide-t-il.
«Sous le choc»
Après cinq heures d'attente, on remet son téléphone à Yassine en lui disant qu'il ne pourrait entrer aux États-Unis afin d'aller disputer sa compétition.
C'est la consternation, non seulement pour le jeune homme, mais pour les membres de son équipe.
« J'ai senti de la frustration, sur le coup, mais surtout de l'incompréhension. Je suis né au Canada, je suis citoyen canadien, mon passeport est en règle. Les douaniers m'ont dit que j'avais pas de visa valide, que je n'avais pas de permis d'entrée valide. Ils m'ont fait comprendre qu'entrer aux États-Unis était un privilège pour un citoyen non américain, un privilège qui pouvait être révoqué en tout temps et qu'aujourd'hui (jeudi), ça ne serait juste pas possible d'entrer, que je pouvais m'essayer vendredi et que ça se pouvait que j'entre, ou pas », se rappelle-t-il.
Son entraîneur Luc Lafrance est allé le reconduire à Magog, où son frère, également athlète avec le Vert & Or, est venu le chercher pour le ramener à la maison, où ses parents l'attendaient.
« J'étais encore sous le choc. C'est la première fois que ça m'arrivait, mais ce n'était pas la première fois que je tentais d'entrer aux États-Unis. Mes parents aussi sont sous le choc. Ils ne comprennent pas trop. En même temps, on ne veut pas trop se lancer dans des suppositions, on voulait juste des explications afin que ça ne se reproduise pas, si je dois participer à d'autres compétitions là-bas. »
Est-ce que les tentatives par l'administration du président des États-Unis Donald Trump de faire adopter un décret sur l'immigration interdisant l'entrée au pays des ressortissants de sept pays à majorité musulmane pourraient avoir joué un rôle dans le cas du jeune Québécois d'origine marocaine?
« Je ne sais pas, je ne suis pas un politologue, je ne m'intéresse pas tant que ça à la politique. Beaucoup de gens m'ont demandé mon avis sur les mesures de Trump, qu'on pourrait faire un parallèle rapidement. Mais je ne sais pas. Je n'ai pas cette prétention de faire des liens. Peut-être que les douaniers voulaient me protéger en me refusant l'accès, je ne sais pas. »
Plus souvent qu'on pense
« Mais ça laisse un drôle de goût dans la bouche. Je suis par contre conscient de ne pas être le seul à qui c'est arrivé; je connais beaucoup de mes amis arabo-musulmans, qui ont essayé d'entrer aux États-Unis pour les vacances et se sont fait arrêter aux douanes, sans plus d'explications », a-t-il dénoncé
« Ça arrive plus souvent qu'on pense, mais eux n'ont pas la chance que j'ai d'en parler. Je prends la parole en leur nom également. Ça arrive chez nous, pas juste à la télé! Jamais j'aurais pensé que ça me toucherait. Jamais dans mes 20 ans de vie ici au Canada je n'ai été victime de racisme, ni de discrimination, ni moi, ni ma famille. On est super bien ici, on est très heureux de vivre au Québec
Yassine Aber était inscrit au 400 m et au relais 4X400m, à Boston.
Un autre coureur prendra sa place au relais et ce n'est pas tant les performances perdues à Boston qui inquiètent le jeune homme, mais celles à venir.
« J'aurais pu me taire, mais dès le début, l'Université de Sherbrooke m'a soutenu dans cette tempête sociale et médiatique. Ce n'est pas tant du courage qu'un devoir de parler, je crois. Je ne l'ai pas demandé, mais je dois le faire. Au niveau sportif, c'est fâchant, mais on va pouvoir se reprendre au championnat provincial. Le relais n'est pas compromis, les gars vont livrer la marchandise.»
« Une situation déplorable »
Si Yassine Aber fut surpris de se voir refuser l'entrée aux États-Unis jeudi afin d'aller disputer une compétition d'athlétisme, la surprise fut aussi de taille pour la direction de l'Université de Sherbrooke.
« C'est assez étonnant comme situation, c'est le moins que l'on puisse dire. Un citoyen canadien, doté d'un passeport canadien en règle, qui se voit refuser l'entrée aux États-Unis, c'est une situation pour le moins déplorable », a d'abord concédé le vice-recteur au développement durable et aux relations gouvernementales et responsable des sports, Alain Webster.
« La première chose qui nous importait était de savoir que Yassine était en sécurité, que tout allait bien et comment on pouvait le soutenir dans cette épreuve. On parle ici d'une situation pour le moins imprévue et qui va à l'encontre de tout bon sens. »
« Ce qui nous inquiète dans ce dossier qui n'a pas été traité, disons, selon les règles habituelles, c'est tout le flou qui l'entoure. Il semble que la décision de ne pas admettre Yassine ait été prise selon des indications qui sont loin d'être claires. »
« Et cela nous préoccupe pour nos athlètes qui auront à aller aux États-Unis pour des compétitions à venir, mais aussi pour nos professeurs, qui pourraient être appelés à donner des conférences chez nos voisins du Sud; seront-ils assujettis aux mêmes traitements? » s'est questionné M. Webster.
« C'est un précédent et nous allons recenser l'incident; c'est tout à fait nouveau. On va devoir obtenir plus d'informations afin de développer une ligne de conduite adéquate. En même temps, il faut avouer que notre marge de manoeuvre envers l'administration américaine n'est pas très élevée. Il faudra voir ce qu'on peut réellement faire  », résume-t-il.