Ultime affrontement

Chloé Cotnoir
Chloé Cotnoir
La Tribune
La campagne électorale américaine a fait couler beaucoup d’encre dans les derniers mois. Alors que le décompte final s’amorce avant la soirée des élections qui aura lieu mardi, La Tribune vous présente l’analyse de deux spécialistes de la politique américaine : Gilles Vandal, professeur émérite de l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, et Karine Prémont, professeure à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke et directrice adjointe de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM.

Q Comment qualifieriez-vous la campagne électorale des derniers mois? Y a-t-il eu des moments marquants?

KP  « C’est une campagne bizarre. À la fois très rapide et très lente dans la mesure où il y a beaucoup d’événements qui se succèdent, mais où les candidats sont ralentis dans leur course électorale à cause de la pandémie. Le premier débat télévisé a été très important, puisque à ce moment, on a compris l’abysse qui sépare les deux candidats en terme idéologique, mais en terme de style aussi. À partir de ce moment-là, Trump a eu de la misère à rattraper son écart. Même les républicains ont trouvé qu’il n’avait pas très bien fait. Ça a marqué le ton du reste de la campagne. » 

GV « Les présidentielles américaines de 2020 ont été ponctuées de plusieurs moments marquants : le procès en destitution du président Trump, le refus de Donald Trump de répondre à la pandémie de la COVID-19, l’assassinat de George Floyd qui enflamma les États-Unis, le décès de la juge Ruth Bader Ginsburg, etc. Parmi ces éléments, la gestion de la pandémie représente selon moi l’élément déterminant des élections de 2020, parce que cette mauvaise gestion révéla au grand jour l’incompétence du président Trump. Bob Woodward a clairement démontré que ce dernier avait été averti dès la mi-janvier par Robert O’Brien, son conseiller à la sécurité nationale, de l’importance de la pandémie en développement. Néanmoins, obsédé par sa propre élection, le président a rejeté cet avertissement et refusé d’adopter les mesures nécessaires pour protéger la population américaine. »

Q  Est-ce que la soirée de mardi peut encore nous surprendre ou l’élection de Joe Biden est assurée, comme le prétendent plusieurs médias et spécialistes? 

KP  « On avait donné Hillary Clinton gagnante en 2016 et elle a gagné en terme de votes, mais ce n’est pas là que ça se joue et on l’a bien compris à ce moment. L’élection de Joe Biden n’est pas assurée. Il y a des scénarios qui envisagent que Biden pourrait remporter le vote populaire par plus de 5 millions de voix, mais quand même perdre l’élection. Ceci dit, je pense qu’il est en meilleure posture qu’Hillary Clinton en 2016. Il faudra voir comment ça se joue dans les États clés. Si Trump perd la Floride par exemple, les chemins vers la victoire seront moins nombreux. Si Biden perd la Pennsylvanie, le Wisconsin ou le Michigan, des États qu’il doit absolument remporter où Trump s’est fait élire en 2016, il va être dans le pétrin. »

GV « La soirée du 3 novembre risque d’être chaotique. Les premiers résultats pourraient montrer une victoire de Trump. Par exemple, en 2016, le soir des élections, Donald Trump avait une avance de plus de 900 000 votes sur Hillary Clinton. Toutefois, le décomptage final a démontré que la candidate démocrate avait reçu 2,9 millions de voix de plus que Donald Trump. La raison est bien simple. Les démocrates et les indépendants votent plus par la poste que les républicains. Or, en 2020, avec la pandémie, la tendance à voter par la poste est fortement accentuée. Mais ici encore, les démocrates indépendants le font beaucoup plus que les républicains. Aussi, la tentation de Trump serait, si les résultats sont temporairement en sa faveur, de se proclamer victorieux le soir du 3 novembre, même si finalement les résultats pourraient montrer un balayage de Biden. »

Donald Trump

Q  Donald Trump a laissé entendre à plusieurs reprises qu’advenant sa défaite, il contesterait le résultat de l’élection. Que pensez-vous de ces menaces et doit-on craindre des réactions démesurées des franges radicales de chaque organisation?

KP « Le scénario catastrophe pour les démocrates serait une victoire par une faible marge dans quelques États, puisqu’il pourrait y avoir recomptage, processus judiciaire et contestation devant les tribunaux. [...] S’il y a un raz-de-marée démocrate ou républicain, ce sera difficilement contestable, puisqu’il y a des critères précis pour permettre une contestation. La menace de Trump de ne pas reconnaitre le vote est liée au vote par anticipation, qui est extraordinaire cette année. Ce que certains craignent en terme de scénario, c’est une victoire de Trump le 3 novembre par majorité, mais qu’après le dépouillement des votes par la poste, ce sont les démocrates qui l’emportent. Trump pourrait dire : ‘‘J’ai gagné. Tous les votes par la poste sont pour Biden, c’est de la fraude donc je conteste’’. Ça serait un scénario difficile à gérer. » 

GV « Donald Trump répète sans cesse depuis six mois que l’élection de 2020 sera la plus frauduleuse de l’histoire américaine. Mais il n’avance aucune preuve pour soutenir une telle affirmation. Toutefois, le président Trump bénéficie du climat de polarisation politique. Dans plusieurs États, les dirigeants républicains sont prêts à recourir à toutes les astuces pour contrer une victoire démocrate. Cela est particulièrement évident en Pennsylvanie. De plus, un nombre important de juges, nommés par Trump, sont disposés à le soutenir dans sa contestation des élections. Et finalement, Trump a déjà fait appel à plusieurs reprises aux groupes extrémistes de droite pour intimider les électeurs. Aussi, il faut s’attendre à des protestations violentes dans le cas de la défaite de Trump. »

Joe Biden

Q  L’élection présidentielle est symptomatique des crises plus profondes auxquelles est confrontée la société américaine (pauvreté, sort des minorités, religion, accès au système de santé...). Peu importe le résultat de l’élection, doit-on s’attendre à ce que les divisions soient encore plus profondes? Et comment est-ce que le président peut gérer ces divisions grandissantes? 

KP « Si Trump est réélu, on imagine mal un apaisement des tensions puisque ça fait 4 ans qu’il gouverne en divisant les États-Unis. Si c’est Biden, ça va dépendre si les démocrates réussissent du même coup à avoir la majorité au Sénat. On l’a vu dans le cas d’Obama, si le président ne dispose pas d’une majorité au Sénat, il y a un risque réel de paralysie... Ce n’est pas possible de faire adopter ses projets de loi donc ça pourrait accentuer les divisions. De plus, même si Trump n’est pas réélu, est-ce que cette politique de division va disparaitre avec lui? Pas nécessairement. Personnellement, je crains que ça aille encore plus mal avant d’aller mieux. »

GV « Depuis 1980, les États-Unis connaissent une profonde mutation démographique. La population blanche ne compose plus que 59,7 % du pays, alors que celle-ci en représentait 78,5 % en 1980. Or, le déclin est presque exponentiel. Les projections du bureau de recensement fédéral américain démontrent que les Blancs ne seront que 55,8 % en 2030 et deviendront minoritaires en 2045. L’élection d’Obama en 2008 reflétait ce changement démographique. En 2016, Donald Trump a pu capitaliser sur la crainte de la population blanche de perdre les avantages systémiques que lui confère le fait d’appartenir à un groupe ethniquement et racialement privilégié. Les élites blanches associées aux républicains sont clairement sur la défensive, alors que la société américaine devient de plus en plus multiraciale. 

Karine Prémont

Q  Advenant une défaite de Trump, il est aisé d’affirmer que son passage à la Maison-Blanche aura marqué les esprits. Quel sera son plus important legs à la politique américaine? 

KP « L’héritage de Trump le plus marquant est assurément celui de la justice. Il aura réussi à nommer trois juges sur neuf à la Cour suprême et plus de 25 % des juges dans les cours fédérales. C’est considérable en un seul mandat. Obama avait réussi à nommer à peu près 39 % des juges fédéraux en deux mandats. Trump a été très actif sur cette question et ça va changer le portrait de la société américaine pour les 20 à 30 prochaines années. »

GV « Le principal héritage politique de Donald Trump découle de la transformation du système judiciaire à l’avantage des conservateurs. En quatre ans, il aura désigné le tiers des juges fédéraux, soit plus de 300 sur 900. De même, un tiers des membres de la Cour suprême aura été nommé par lui. Plus encore, les nominations effectuées par le président Trump consistent en de jeunes juristes blancs ultras conservateurs. Ceux-ci étant nommés à vie, cela signifie qu’ils vont influencer le fonctionnement judiciaire pendant 40 ou 50 ans. Si les démocrates désirent changer cette dynamique et promouvoir des politiques progressistes, ils n’auront pas d’autre choix que de réformer le système judiciaire fédéral en augmentant le nombre de juges. »

Q  Quelles seront les répercussions de l’élection américaine pour le Canada et le Québec? 

KP « L’élection n’a pas tellement de répercussion pour le Québec. Pour le Canada, Biden ne sera pas tellement moins protectionniste que Trump. Ce qui va changer c’est la nature de la relation. Une relation moins tendue, plus cordiale et moins imprévisible. Il y a plein d’enjeux majeurs sur la table des deux pays dont la fermeture de la frontière et la gestion de la pandémie et des litiges commerciaux. Mais d’un côté comme de l’autre, les enjeux seront les mêmes. C’est la nature de la relation qui va changer. Aurons-nous plus confiance dans la parole de Biden que celle de Trump? »

GV « Les autorités canadiennes et québécoises surveillent étroitement, avec raison, le déroulement des élections américaines. Après tout, les États-Unis sont de loin notre principal partenaire commercial. Après quatre ans de relations tumultueuses avec l’administration Trump, les autorités canadiennes et québécoises souhaitent sûrement une victoire de Joe Biden. Toutefois, la dernière chose à faire serait d’exprimer ouvertement une préférence. Avec un deuxième mandat de Trump, les relations canado-américaines continueraient d’être asymétriques. Toutefois, une défaite de Trump risquerait de créer temporairement une incertitude politique et un climat chaotique, compte tenu de la volonté affichée de Trump de contester une telle défaite. Par contre, Ottawa et Québec peuvent espérer une meilleure chimie avec une administration Biden. Avec Biden, en somme, on assisterait à un retour à la normale. »

Gilles Vandal

Q  Un dernier mot? 

GV « Depuis quatre ans, l’administration Trump a clairement démontré une dérive autoritaire qui menace les fondements de la démocratie américaine. Toutefois, en 2018 et encore plus en 2020, les Américains ont décidé de défendre leurs valeurs. Dans la foulée de la pandémie et de l’assassinat de George Floyd, un vaste mouvement démocratique incluant les banlieusardes blanches, les jeunes, les anciens républicains et les Afro-Américains est apparu. Le changement est notable. Ce mouvement est déterminé à empêcher une réélection de Trump. L’enthousiasme de ces personnes est incroyable. Elles sont si déterminées à contrer les manœuvres républicaines d’obstruction qu’elles sont prêtes à faire la file pendant onze heures pour exercer leur droit de vote. Décidément, la démocratie américaine est encore bien vivante. »