Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron

Trop grosse pour aider?

CHRONIQUE / Après une pause du milieu, Marie-Christine Lanoue, infirmière, voulait retourner en santé, donner un coup de main au réseau en crise sanitaire tout en améliorant son revenu. Joindre l’utile à l’agréable, comme on dit. Sauf qu’elle ne pourra pas. Semble-t-il que le CIUSSS de l’Estrie-CHUS la juge trop grosse.

La porte-parole du CIUSSS, Annie-Andrée Émond, confirme qu’il arrive qu’une candidature soit écartée pour son IMC (indice de masse corporelle). Le témoignage de Marie-Christine sur Facebook concorde d’ailleurs avec plusieurs cas vus depuis le début de la COVID. Elle n’est pas la seule au Québec à avoir été refusée à cause de son poids.

En juin, lorsque le gouvernement a commencé ses formations express pour les préposées aux bénéficiaires, plusieurs candidats et candidates ont été rejetées pour leur poids. On considère qu’une personne avec un IMC égal ou supérieur à 40 comme étant un facteur de risque de complications, comme le diabète et d’autres maladies chroniques.

On associe l’obésité à plusieurs complications, dont le diabète, mais aussi des maladies cardiovasculaires. Récemment, de nouvelles lignes directrices suggéraient aussi de considérer l’obésité comme une maladie chronique en soi. Sauf que ce n’est pas aussi simple que ça.

Déjà, ce n’est pas parce qu’une personne est grosse qu’elle souffre d’une maladie chronique, même selon les nouvelles lignes directrices d’Obésité Canada. Le poids n’est pas le seul critère pour déterminer la maladie chronique. Il ne suffit pas de calculer l’IMC comme semblent le faire bêtement le CIUSSS et d’autres milieux de la santé. Pour déterminer s’il y a maladie chronique ou non, il faut aussi s’informer sur l’environnement de la personne, sa génétique et ses caractéristiques biologiques. Des informations que tu ne peux pas avoir juste avec le poids d’une personne.

Cette approche est remise en question par plusieurs personnes grosses qui ne sont pas convaincues qu’avoir une génétique différente signifie avoir une maladie chronique. Il y a plusieurs différences génétiques qui ne sont pas considérées comme des maladies, par exemple. Ça peut devenir un débat philosophique ou du moins de points de vue.

Concernant les facteurs de risque, là encore, il y a un jeu de perspectives. Est-ce que les personnes grosses souffrent plus souvent que les personnes minces de diabètes, d’apnée du sommeil et de maladies cardiaques? Oui. Est-ce que ça signifie que le poids est la cause? Pas nécessairement.

Le poids de la personne est peut-être, lui aussi, une conséquence, comme l’est le diabète. La conséquence de mauvaises habitudes de vie, peut-être, ou encore d’une différence génétique, ou d’un environnement malsain, aussi. Peut-être un mélange de tout ça. Reste que dans bien des situations, le poids n’est pas la cause en soi, mais plutôt un facteur commun. 

Lorsqu’une personne perd du poids et diminue son diabète ou d’autres complications, ce n’est pas la perte de poids la réelle clé, mais plutôt ce qui sera à la source de la perte de poids, comme une vie plus active, une meilleure alimentation, une chirurgie bariatrique ou autre (parfois c’est un problème de santé qui explique la perte de poids). J’ai souvent l’impression qu’on mélange cause et corrélation.

La stigmatisation fait mal

Pour ceux et celles qui ne le savent pas, j’ai écrit un essai sur la discrimination envers les personnes grosses – que l’on nomme grossophobie, je donne des conférences sur la grossophobie et la diversité corporelle et je collabore régulièrement avec le corps médical pour améliorer les suivis et les approches entre le milieu de la santé et les personnes grosses. Ce qui m’intéresse toujours là-dedans c’est comment améliorer l’aide médicale, comment diminuer la souffrance.

Ce que j’ai remarqué au fil des ans, c’est que la stigmatisation et la discrimination font mal. Très mal. Je crois même que la stigmatisation des personnes grosses tue autant si ce n’est pas plus que les facteurs de risque qu’on associe à l’obésité.

Dans sa vidéo, Marie-Christine Lanoue a dit cette phrase poignante, entre quelques sanglots, qui m’a fendu le cœur : « Les problèmes financiers vont s’accumuler… Les problèmes alimentaires aussi, je pense, vont s’accumuler, parce que sincèrement j’ai pu le goût de manger, parce que le message qui est envoyé est ridicule… » 

J’ai parlé avec des centaines de personnes ces dernières années et tous ces rejets que les personnes grosses subissent, comme le refus d’un emploi, mais aussi les insultes, la difficulté de se vêtir, les infrastructures trop petites et j’en passe, toutes ces fois où on fait sentir une personne grosse comme étant de trop, comme étant dégueulasse, comme étant problématique, comme étant inférieure. Chaque fois, c’est comme si on poussait la personne vers un trouble alimentaire, vers une dépression, vers l’isolement social, vers la pauvreté, vers une haine de soi et même vers le suicide. 

On prétend écarter Marie-Christine pour son bien, mais cette stigmatisation ne l’aide pas du tout. On ne fait qu’enclencher un cercle vicieux.

La société est complètement aliénante envers les personnes grosses. D’un côté, nous vivons dans une culture considérée obésogène selon l’Organisation mondiale de la santé, c’est-à-dire une société qui encourage la prise de poids, et d’un autre, la société piétine les personnes grosses. On dit aux personnes grosses de s’aimer et de se prendre en main, mais comment une personne qui se fait toujours diminuer et dévaloriser peut avoir envie d’elle-même? Depuis quand trainer des gens dans la boue peut les aider à s’épanouir et à prendre soin d’elles-mêmes?

Et si seulement c’était qu’une question de volonté. La vérité, c’est que même si quelques personnes réussissent à perdre du poids en changeant leurs habitudes de vie, 95 % des régimes alimentaires ne fonctionnent pas — les gens finissent toujours par reprendre leur poids d’avant. Et ce yo-yo du poids ne fait qu’alimenter les problèmes d’estime personnelle, les troubles alimentaires, les dépressions, etc.


« Je crois même que la stigmatisation des personnes grosses tue autant si ce n’est pas plus que les facteurs de risque qu’on associe à l’obésité. »
Mickaël Bergeron

Pour revenir à la situation spécifique de Marie-Christine Lanoue et du CIUSSS, on aurait dû aller beaucoup plus loin que son IMC. Le vrai enjeu est la présence de complications. Ce n’est pas parce qu’elle est grosse qu’elle fait du diabète ou de l’asthme, ou qu’elle a des problèmes cardiaques. Si ça se trouve, elle est plus en forme que bien des gens qui ont un IMC « acceptable », mais à qui on ne pose pas plus de questions sur leur capacité cardiovasculaire, parce qu’on tient pour acquis que ça doit être correct.

Pire encore, comme elle l’explique dans sa vidéo, si elle n’avait pas arrêté temporairement son métier, on ne l’aurait pas mis à la porte pour son IMC, on lui aurait demandé si elle acceptait de continuer malgré les risques qu’on lui associe.

Depuis le printemps qu’on pousse à bout le personnel de la santé, qu’on joue avec les risques, afin de combler tant bien que mal tous les problèmes du système de santé et d’un personnel épuisé. Rejeter une personne grosse soi-disant pour sa propre santé tout en brûlant son personnel à coups d’heures supplémentaires, de passages de zones chaudes à zones froides, d’équipements inadéquats, ce n’est pas très cohérent. C’est aussi discriminatoire. 

Marie-Christine Lanoue n’est pas un cas isolé, mais rares sont les personnes qui vont en parler publiquement. C’est courageux de sa part, parce que bien des gens vont en profiter pour l’insulter, lui dire qu’elle n’a qu’à se prendre en main et qu’elle s’invente une injustice.

Après la publication de la vidéo, le CIUSSS semble vouloir se rattraper. On promet qu’il y aura des vérifications pour s’assurer que l’aide proposée par Marie-Christine ne puisse être utile dans un autre département. On dit que les équipes des ressources humaines n’avaient pas exploré toutes les avenues possibles avant de rejeter la candidature. Ce n’est pas ce que l’infirmière a compris du coup de fil! Tant mieux si le CIUSSS corrige la situation, mais l’aurait-elle fait si l’histoire n’était pas devenue publique?

La discrimination envers les personnes grosses existe et est très bien documentée dans de nombreuses études. On le voit bien, il faut dénoncer ces situations.