L'infirmière Marie-Ève Bouffard devant sa roulotte à Terrebonne, mercredi
L'infirmière Marie-Ève Bouffard devant sa roulotte à Terrebonne, mercredi

Une infirmière infectée au coronavirus forcée de troquer l’hôtel pour une roulotte

Quand elle a contracté la COVID-19, une infirmière envoyée en renfort dans un CHSLD a dû quitter la chambre d’hôtel qu’on lui avait accordée, pour qu’elle ne contamine pas ses trois enfants à la maison. N’ayant nulle part où aller, Marie-Ève Bouffard fait sa quarantaine, malade, dans une roulotte devant chez elle.

Elle s’est sentie abandonnée par ceux qui ont requis son aide pour aller soigner les aînés.

Marie-Ève est infirmière depuis 10 ans. Récemment, elle travaillait dans un CLSC auprès des nouveau-nés et de leurs mamans. À temps partiel, car elle revenait d’un congé de maternité.

Mais avec la pandémie de la COVID-19 et l’arrêté ministériel qui a permis au réseau de la Santé de déplacer le personnel dans d’autres milieux, elle a reçu sa nouvelle affectation : un CHSLD où sévissait le coronavirus, comme bien d’autres.

Comme elle a trois jeunes enfants dont un bébé de 16 mois ayant des problèmes respiratoires et qui a nécessité plus d’une visite à l’hôpital au cours de l’hiver, dit-elle, elle a saisi l’offre du premier ministre François Legault : une chambre d’hôtel pendant qu’elle travaille pour éviter de contaminer ses proches.

Elle s’est attelée à la tâche, à temps plein et avec des quarts doubles - parfois un total de 16 heures par jour. En soirée, plus d’une fois, personne n’est venu prendre la relève pour la nuit et elle est restée. «Je ne pouvais pas abandonner les patients», a-t-elle déclaré en toussant.

Mais quand elle a attrapé la COVID-19 à son tour, on lui a demandé de quitter sa chambre d’hôtel. Sans lui offrir de plan B. «C’est un non-sens», dit-elle.

«J’ai ressenti que parce que je n’étais plus utile, on nous met de côté.

«On est jetés.»

Refusant d’habiter chez elle pour ne pas contaminer sa famille, elle s’est résignée à vivre dans une roulotte sur son terrain.

Son supérieur immédiat et son syndicat ont fait des démarches pour l’aider, a-t-elle raconté au téléphone. En vain.

Elle s’est défoulée sur sa page Facebook et son récit a été lu par beaucoup de gens.

Plus de deux jours plus tard, le CISSS dont elle relevait lui a proposé une chambre d’hôtel à Montréal, a-t-elle affirmé.

Mais la femme qui habite Terrebonne était trop affaiblie pour faire à nouveau ses valises et se rendre dans un hôtel de Montréal, a-t-elle expliqué. Ayant des étourdissements, elle ne pouvait pas conduire. «C’était juste trop tard.» Cela faisait une semaine et demie qu’elle voyait des gens mourir et qu’elle manquait de sommeil. Elle n’avait pas d’énergie.

Depuis qu’elle est infectée, «il y a de meilleures journées et de moins bonnes», dit-elle à propos de son état de santé.

Elle s’est fait dire par la suite que c’est l’hôtel où elle se trouvait qui ne voulait pas héberger des personnes contaminées. «Comment n’ont-ils pas pensé que cela pouvait arriver», a demandé la femme qui a l’impression de n’être qu’«un numéro».

Marie-Ève Bouffard est encore dans sa roulotte. Au moins, il est plus facile pour ses proches de lui apporter certaines choses dont elle a besoin.

Elle termine sa quarantaine à la mi-mai et si elle est guérie, elle craint d’être réaffectée dans un CHSLD.

«Je commence à avoir peur. Je ne sais pas où je vais aboutir.»

Elle n’a pas embrassé ses enfants depuis trois semaines. Trop longtemps, dit-elle. Retourner en CHSLD signifie être loin d’eux à nouveau pendant des semaines.

Elle dit avoir voulu raconter son histoire pour que cela n’arrive pas aux autres travailleurs de la santé, et afin que des plans adéquats soient élaborés à temps pour les loger s’ils tombent malades.

Hôtels «frileux»

Le CISSS de Laval a confirmé mercredi que certains hôtels sont «frileux» à l’idée d’avoir des clients infectés à la COVID-19. Il affirme toutefois avoir en main des alternatives à offrir à son personnel soignant, mais il n’a pas été possible de savoir quelles sont ces alternatives et depuis quand elles sont offertes.

Mme Bouffard est convaincue d’avoir aidé des aînés, de les avoir accompagnés dans la mort. Mais  c’est dur de voir des gens mourir. C’est une grande détresse qu’on voit tous les jours.»

Le réseau de la santé doit voir à long terme, insiste l’infirmière. On nous appelle les anges gardiens, rappelle-t-elle. «Mais si on ne donne pas le temps aux anges blessés de se réparer, il n’y en aura plus du tout.» Et à ce moment-là, qui va s’occuper des malades? demande-t-elle.

Si le CISSS la renvoie travailler dans un CHSLD où sévit la COVID-19, sa décision est déjà prise : c’est non.

«Je démissionne.»

Elle dit penser à ses enfants. «Je ne les abandonnerai pas une autre fois», a-t-elle dit en étouffant des sanglots.