La rentrée est prévue le 11 mai au primaire en Estrie.
La rentrée est prévue le 11 mai au primaire en Estrie.

Sur quel pied danser ?

Isabelle Pion
Isabelle Pion
La Tribune
L’obligation de fréquentation scolaire soudainement avancée par le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, en a fait sursauter plus d’un cette semaine, alors que les écoles secondaires se retrouvent fermées jusqu’en septembre. C’est que le discours du ministre a changé du tout au tout depuis le début de la crise, qui parlait à la mi-mars de « vacances ».

Le ministre a tenu ces propos en faisant valoir que malgré la fermeture des écoles secondaires jusqu’en septembre, les élèves ne sont pas en vacances et qu’ils doivent poursuivre une scolarisation.

Les enfants du primaire retournent quant à eux en classe le 11 mai, (à l’exception de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), et il s’agit d’un retour sur une base volontaire.

Aux yeux de Vincent Beaucher, chargé de cours en éducation à l’Université de Sherbrooke, il s’agit d’une erreur de communication. S’il est vrai que la Loi sur l’instruction publique (LIP) prescrit une fréquentation scolaire pour tous les jeunes du Québec, qu’elle stipule que les parents doivent prendre les moyens nécessaires pour que leur enfant remplisse son obligation de fréquentation scolaire, on ne peut pas penser remettre le fardeau de la preuve sur le dos des parents dans le contexte actuel, fait-il valoir.

« Si le ministre veut, par un tel énoncé, se protéger du fait que les jeunes ne vont plus à l’école, il n’a qu’à se référer à l’article 123 de la loi sur la santé publique qui mentionne : « Au cours de l’état d’urgence sanitaire, malgré toute disposition contraire, le gouvernement ou le ministre, s’il a été habilité, peut, sans délai et sans formalité, pour protéger la santé de la population ordonner la fermeture des établissements d’enseignement ou de tout autre lieu de rassemblement. »

Aux yeux de la professeure Julie Myre-Bisaillon de l’Université de Sherbrooke, s’en tenir à cette ligne pourrait devenir problématique lorsqu’on parle d’évaluer les élèves, alors que ce n’était pas le cas au début, d’autant plus que les familles ont fait des choix en fonction des balises qu’elles avaient obtenues au départ.

Ainsi, certains parents ont pu décider de scolariser autrement leurs enfants, autres que par une scolarisation formelle. Cette nouvelle façon de faire peut donc être embêtante pour les parents qui ont fait des choix différents.

« Il vient d’annoncer que l’école est obligatoire d’ici la fin de l’année et qu’il pourrait même y avoir des évaluations, alors que certains ont choisi de ‘‘décrocher’’. C’est extrêmement problématique. Pour moi, la priorité pour les enseignants, c’est de regarder avec les élèves en difficulté ce qu’ils leur manquent. D’y aller de façon plus spécifique. »

« Si on met cette obligation de scolarisation dans le contexte des élèves en difficulté, c’est une ligne beaucoup trop dure. Pour des élèves en difficulté, on leur impose un encadrement à la dure avec les parents qui vont s’en occuper, je ne suis pas sûre qu’on va les garder au tournant. La priorité d’ici la fin de l’année, c’est que nos enseignants du primaire et du secondaire appellent les élèves en difficulté pour réussir leur année. C’est beaucoup plus important que de scolariser tout le monde au secondaire. »


« Si on met cette obligation de scolarisation dans le contexte des élèves en difficulté, c’est une ligne beaucoup trop dure. »
Julie Myre-Bisaillon, professeure à l’UdeS

« La seule raison valable pour moi de faire des évaluations, c’est pour des élèves qui étaient en difficulté et qui ont des chances de se rattraper. »

Quelle intention?

Quant aux jeunes à risque, quels peuvent être les impacts? « Tout dépend de ce qui est fait à la maison. Le jeune qui est aimé, bien accompagné, et qui sait que ses parents ne le lâcheront pas, il a plus de chance de raccrocher. C’est vraiment l’environnement qui va aider. C’est pour ça que le coup de téléphone va être important (...) Ce n’est pas nécessaire d’appeler tous les élèves, mais on va mettre l’accent sur ceux qu’on est en train d’échapper », dit-elle en soulignant que l’enseignant peut par exemple se concentrer là où les difficultés sont plus grandes.

Le ministre, dans son annonce, a fait savoir que l’encadrement pédagogique à distance serait renforcé, tant au primaire qu’au secondaire.

L’annonce de lundi n’avait pas « d’intention pédagogique claire », estime la professeure, qui note au passage qu’elle n’est pas là pour dire s’il s’agit d’un bon choix ou pas. Or, tout part de cette intention pour déployer les différentes mesures.

Tout en disant comprendre l’intention économique et l’intention d’offrir à une certaine clientèle un milieu plus structuré que la cellule familiale, Vincent Beaucher estime que les nombreuses contraintes pourraient réduire la valeur ajoutée de retourner à l’école pour la grande majorité des élèves.

« On peut même se questionner sur l’impact que ça aura sur la motivation et le goût d’aller à l’école. Personnellement, j’aurais tendance à formuler le souhait que le moins d’élèves possible retournent en classe et que ceux qui le feront soient ceux qui en ont le plus besoin, de sorte que le personnel enseignant puisse réellement se consacrer à eux. »