Aimé Schmitz et Michel Prenovost

Souvenirs de guerre d’un Sherbrookois d’adoption

L’affaire Omar Khadr et son procès pour crime de guerre a éveillé bien des consciences sur la question de la responsabilité des personnes mineures dans un contexte de conflit armé. À quel point celui qui n’avait que 15 ans lorsqu’il a tué un soldat américain pendant une attaque peut-il être considéré comme coupable?

Aimé Schmitz, lui, a préféré se taire pendant plus de 70 ans. Le Sherbrookois d’adoption, qui n’avait que 12 ans en 1944 lorsqu’il a abattu deux hommes faits prisonniers par la Résistance belge, craignait justement de se retrouver devant un tribunal, même s’il était mineur et que ce sont des adultes qui l’ont entraîné dans cette roue.

«C’est ça que vivent les enfants pendant une guerre: ils embarquent là-dedans malgré eux. Ou alors ils se cachent et ils ont peur. Chacun réagit différemment selon son caractère. Moi, ça a été ça», explique celui qui s’est établi en Estrie en 1974, après avoir immigré au Canada en 1961.

Ces années où il a été témoin des exactions des nazis, des déportations de juifs et de prisonniers, Aimé Schmitz a accepté de les raconter il y a seulement deux ans. Le hasard a voulu qu’il soit voisin de siège de l’éditeur Michel Brûlé dans un avion revenant de Cuba. Les deux hommes ont fraternisé et Aimé Schmitz s’est ouvert sur la façon dont il avait vécu l’occupation de Gouvy, le village de son enfance, à deux kilomètres de la frontière allemande. Son récit a convaincu l’éditeur que cette histoire devait être écrite et publiée. Michel Brûlé a alors demandé à un autre auteur de sa maison, Michel Prenovost, s’il pouvait se charger d’écrire Mon enfance sous l’occupation nazie.

«Je venais alors de publier mon premier livre Mathis au Brésil aux Intouchables», raconte cet ancien professeur de français et de géographie du Séminaire de Sherbrooke, aujourd’hui retraité. «Je n’étais pas certain, mais j’ai accepté de rencontrer Aimé. Je me suis aperçu que c’est lui qui m’avait donné mon cours de maniement d’armes à feu, il y a une vingtaine d’années. Ça a cliqué entre nous et nous sommes devenus amis. On pourrait même dire que, pendant tout le processus d’entrevue et d’écriture (qui a quand même duré deux ans et demi), je suis devenu Aimé: je me suis senti comme lui, j’ai eu l’impression d’avoir vécu les mêmes choses et aujourd’hui, j’ai une très forte envie d’aller visiter les lieux de son enfance. Ce fut une expérience extraordinaire!»

Aussi extraordinaire (au sens de «hors normes») que le fut la vie d’Aimé Schmitz, enrôlé malgré lui dans la Résistance en dépit de son jeune âge. Il faut dire que son père, Luxembourgeois d’origine, a dû rapidement prendre le maquis. «Parce qu’ils parlaient allemand, les Luxembourgeois en Belgique ont été réquisitionnés comme travailleurs volontaires en Allemagne. Il y aurait été emmené de force», explique Aimé Schmitz.

Eux ou nous

Lucien Schmitz a commencé à se servir de son aîné comme lien avec l’extérieur, par exemple pour obtenir des renseignements, livrer messages et colis ou espionner les manœuvres des soldats de la Wehrmacht. Comme son fils commençait à paraître suspect aux yeux des Allemands, le père l’a finalement gardé avec lui. Le jeune Aimé a accompli toutes sortes de tâches, jusqu’au chargement des armes et à leur maniement. Un jour, deux jeunes résistants le laissent seul pour surveiller deux prisonniers (Aimé Schmitz pense qu’il s’agissait de collaborateurs flamands) et lui disent de ne pas hésiter à tirer. Ce qu’il fit.

Aimé Schmitz avoue franchement qu’il n’a jamais été hanté par ce geste. «On détestait tellement les Allemands que c’était comme écraser une coquerelle. J’ai été mis deux fois au mur pour être fusillé. Est-ce que c’était juste pour m’effrayer? Je ne le saurai jamais. Mais on était dans un contexte où c’étaient eux ou nous.»

L’homme de 85 ans s’est tout de même informé auprès d’un avocat avant de faire ces révélations, craignant toujours une poursuite en justice. «Il m’a répondu que je n’avais rien à craindre ici, surtout à l’âge que j’ai. Il a ajouté que, sinon, cela ferait de la bonne publicité pour le livre!» rapporte-t-il en riant.

Plusieurs des proches d’Aimé Schmitz n’ont jamais entendu parler de ce qu’il raconte dans le livre de Michel Prenovost, notamment sa sœur et son frère cadets. « Ma sœur n’arrive pas à le croire. »

Déjà citoyen

«À force de discuter, beaucoup de souvenirs sont revenus à la mémoire d’Aimé. À chaque rencontre, il avait des éléments nouveaux à raconter», raconte Michel Prenovost, qui aurait très bien pu écrire un deuxième livre (l’idée n’est pas complètement écartée) sur ce qui est arrivé à Aimé entre la fin de la guerre et son immigration. «Ce fut parfois pire que pendant la guerre.»

Mêlé à certains mouvements rebelles là-bas, notamment la grève générale de l’hiver 1960-1961, Aimé Schmitz a commencé à «sentir le brûlé» et s’est présenté à l’ambassade canadienne pour obtenir un visa. «C’est là que j’ai appris que j’étais déjà citoyen canadien», raconte celui qui est en effet né au Canada, ses parents ayant vécu un temps ici avant de retourner en Belgique avec leur poupon.

«Comme je ne suis pratiquement jamais allé à l’école à cause de la guerre, j’ai fait 36 métiers. À Montréal, j’ai été vendeur pour une compagnie d’assurance qui m’a transféré à son bureau de Sherbrooke. Ici, j’ai travaillé à l’usine Lowney, j’ai été préposé au CHUS pendant 25 ans, j’ai même eu mon école de tir et mon centre d’équitation. Mais quand je suis arrivé au Canada, je n’étais plus le même homme. Je n’ai jamais été un caractère facile, mais toute l’agressivité accumulée en Europe est tombée. Ce fut vraiment comme le début d’une nouvelle vie.»

Vous voulez y aller?
Séance de signature de Mon enfance sous l’occupation nazie
Michel Prenovost et Aimé Schmitz
Samedi 2 juin, 14 h
Biblairie GGC, Sherbrooke

MICHEL PRENOVOST
MON ENFANCE SOUS L’OCCUPATION NAZIE
RÉCIT
Les Intouchables
250 pages