Ensaf Haidar

Visite décevante à Ottawa pour la femme de Raïf Badawi

OTTAWA — Ensaf Haidar rentre encore bredouille d’une visite à Ottawa. La femme de Raïf Badawi n’a pu discuter comme elle l’espérait avec le ministre de l’Immigration de la possibilité d’accorder au blogueur saoudien une citoyenneté canadienne honorifique afin de faciliter sa libération.

Elle a exprimé sa déception mardi après-midi en point de presse aux côtés de la chef du Bloc québécois, Martine Ouellet, laquelle a reproché à l’entourage du ministre Ahmed Hussen d’avoir géré la demande de façon «cavalière».

La requête, qui a été formulée le jour même, a été refusée sous prétexte que le ministre aurait pu se placer en conflit d’intérêts, la résidente de Sherbrooke et ses trois enfants étant en attente d’une réponse à leur demande de citoyenneté canadienne, selon le Bloc.

Un argument que n’achète pas la leader bloquiste. «On ne l’accepte pas, l’argument du conflit d’intérêts, parce qu’on est suffisamment matures pour être capables de faire la distinction, a-t-elle lancé. Ce qu’on demandait aujourd’hui, ce n’était vraiment pas grand-chose.»

En début de journée, en point de presse, la chef du Bloc québécois et l’ex-chef du Nouveau Parti démocratique, Thomas Mulcair, avaient uni leurs voix pour exhorter Justin Trudeau à ordonner la délivrance d’un certificat de citoyenneté canadienne honorifique à Raïf Badawi.

À leurs côtés, Mme Haidar avait par ailleurs de nouveau demandé au premier ministre d’intervenir pour donner un coup d’accélérateur à la démarche d’obtention de la citoyenneté canadienne pour ses trois enfants et pour elle-même.

Ces «petites choses» pourraient faire progresser un dossier qui stagne, a plaidé celle qui a encore une fois exprimé sa déception à l’endroit de Justin Trudeau et de son gouvernement, car «malgré toutes les promesses [...], il ne s’est rien passé jusqu’à maintenant».

«J’aimerais bientôt retrouver Raïf. Six ans, ce n’est pas facile pour nous. Six ans, ce n’est pas facile pour mes enfants», a-t-elle laissé tomber en conférence de presse, mardi, jour du triste anniversaire de la sixième année d’incarcération du blogueur.

En mars dernier, Ensaf Haidar avait formulé ces deux mêmes requêtes dans une lettre ouverte publiée dans le quotidien Le Nouvelliste. Le bureau de Justin Trudeau n’y avait pas directement réagi.

L’inaction libérale a «déçu» Thomas Mulcair, sans toutefois le surprendre outre mesure. Le député du NPD a reproché au premier ministre d’avoir abandonné le blogueur et sa famille à leur sort après avoir promis, avant et pendant la campagne électorale, de tout faire pour leur venir en aide.

«M. Trudeau était là pour les caméras avec Ensaf et avec sa famille, mais depuis lors, rien», a-t-il déploré.

«Fenêtre d'opportunité»

La leader bloquiste Martine Ouellet a invité Justin Trudeau à profiter de la «fenêtre d’opportunité» qui s’ouvrira à la mi-mai avec le ramadan pour faire pression sur Riyad — Raïf Badawi figure sur une liste de pardon royal, et il est coutume d’annoncer des pardons à cette période, a-t-elle noté.

«Il doit y avoir une pression de la communauté internationale, et comme la famille de Raïf Badawi s’est installée à Sherbrooke, c’est important que le Canada soit proactif dans les démarches au niveau international auprès de l’Arabie saoudite», a-t-elle fait valoir.

Le blogueur a été condamné en juin 2012 à 10 ans d’emprisonnement et 1000 coups de fouet pour avoir dénoncé le régime saoudien dans ses écrits. Il a reçu 50 coups de fouet, mais toutes les séances de flagellation subséquentes ont été suspendues.

L’ancien ministre des Affaires étrangères Stéphane Dion avait accordé une audience à Ensaf Haidar. La nouvelle détentrice de ce portefeuille, Chrystia Freeland, ne lui a pas fait cette courtoisie. La femme du blogueur souhaiterait la rencontrer, éventuellement.

Le bureau de la ministre Freeland, qui est actuellement en déplacement en Europe, n’avait pas réagi à la demande au moment de publier ces lignes, mardi en fin d’après-midi.

Interpellé à deux reprises par les bloquistes pendant la période des questions, son secrétaire parlementaire, Omar Alghabra, n’a pris aucun engagement en ce sens. Il a cependant assuré que les libéraux soulevaient le dossier de Raïf Badawi à chaque fois qu’ils en avaient l’occasion.

Une citoyenneté honorifique canadienne pourrait-elle faciliter les démarches entreprises par Ottawa auprès de Riyad? «Je ne le crois pas. Mais je ne veux écarter aucune option; toutes les options sont sur la table», a offert le député Alghabra à l’issue de la séance en Chambre.

Le gouvernement canadien — tant sous l’ancien premier ministre Stephen Harper que sous Justin Trudeau — a souvent fait remarquer qu’il était difficile d’intervenir dans le dossier de Raïf Badawi puisque ce dernier est un citoyen saoudien.

L’arrivée du prince héritier Mohammed ben Salmane, qui a mis en œuvre diverses réformes visant à moderniser la gouvernance en Arabie saoudite, a néanmoins fait renaître une certaine lueur d’espoir chez Ensaf Haidar.