Les parents ne sont pas tous enchantés par le retour prochain à l’école des plus jeunes.
Les parents ne sont pas tous enchantés par le retour prochain à l’école des plus jeunes.

Envoyer son enfant, ou ne pas l’envoyer?

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
La Tribune
Sherbrooke — Le retour en classe sur base volontaire dans les écoles primaires de l’Estrie le 11 mai cause bien des questionnements chez les parents. Certains portent mal le fardeau de la décision qu’ils ont à prendre : envoyer son enfant, ou ne pas l’envoyer?

La Sherbrookoise Véronique Grenier, dont les enfants sont âgés de 9 et 11 ans, se dit toujours incapable de trancher. 

« Disons d’emblée que je lis beaucoup, chaque jour, sur la question, depuis janvier; et que là, je me sens tout de même terriblement dépourvue pour prendre une décision éclairée, écrit-elle à La Tribune. J’ai l’impression qu’on nage dans l’incertitude et cela empêche de pouvoir porter un jugement qui soit adéquat sur la meilleure chose à faire. Envoyer mes p’tits à l’école, c’est certes, leur redonner un semblant de vie, leur permettre de voir leurs ami.e.s et de revoir leur enseignant. e. dont ils s’ennuient, mais même s’ils ont un masque, qu’ils se lavent les mains, etc., le risque que ça soit ramené à la maison est bien réel. Je m’inquiète moins pour eux — en fonction du fait que les enfants sont pas mal épargnés, en général — que pour moi, mon ex-conjoint et sa conjointe. [...] Toutefois, je comprends très bien les raisons qui peuvent motiver ce retour, ne serait-ce que pour les enfants victimes de violence, d’abus et de négligence, à la maison, ou encore les parents qui ne peuvent envisager de rester à la maison plus longtemps et ne peuvent les laisser seul.e.s. Je me sens coincée, si je peux dire cela ainsi. » 

Un fardeau que déplore également la Sherbrookoise Wahiba Khiari Gamoudi, mère d’enfants âgés de 9, 15 et 16 ans, qui aurait aimé pouvoir s’appuyer sur davantage de données.  

« Déjà mon dernier se demande pourquoi lui et pas sa sœur et son frère, ça ne le rassure pas, poursuit-elle. En ce qui me concerne, j’ai décidé de ne pas envoyer mon enfant parce que je suis hypertendue, et que mon fils est en réussite et qu’il n’a pas de difficultés d’apprentissage. Mais j’ai beaucoup de mal avec l’école à la maison. Puis, comment peut-on s’attendre à ce qu’un enfant respecte les deux mètres de distanciation, alors que s’il a envie de retourner à l’école c’est surtout pour pouvoir jouer et communiquer avec ses amis? Est-ce qu’il y a un risque de plus de frustrations, d’angoisse, de peur avec tous les "ne touche pas", "n’approche pas"? »

« Sans être arrêtée, notre décision s'aligne, avec un droit de changer d'idée le 11 mai, dit pour sa part Mélanie Mercier, dont les enfants ont 7 et 10 ans. Nos enfants ne font pas partie des "vulnérables", on est capables de guider et d'accompagner leurs apprentissages. Le virus ne m'effraie pas tant. Je souhaitais  un retour pour la vie sociale des enfants. Et ils n'y retourneront probablement pas. Sans objectif pédagogique et dans une situation sanitaire qui ne permet pas encore un retour à la vie sociale : si je n'ai rien contre le retour à l'école, je vois pas vraiment d'arguments en faveur non plus. »

Retour à la normalité

Patrick Mahony croit de son côté qu’il est temps pour un retour à la normale. « On sait maintenant où sont les points chauds, et on a vu les statistiques qui sont sorties un peu partout dans le monde, et on sait que les complications touchent principalement les personnes âgées. On sait aussi que les 10 ans et moins résistent assez bien au virus, et qu’ils présentent peu ou pas de symptômes. Il y a toujours les cas d’exception, mais on ne peut pas les mettre en exergue. Mes enfants sont en santé, et à un moment donné, il faut arrêter d’avoir peur », explique le Magogois, qui s’est tout de même trouvé choyé de pouvoir apprendre la lecture à son fils de 6 ans, Winston, ces dernières semaines.   

Même si Winston a répondu un très vif « non » lorsque demandé s’il avait hâte de retourner à la maternelle, celui-ci se rendra bel et bien à l’école le matin du 11 mai. Sa sœur de 9 ans, Mia, est pour sa part impatiente de revoir son enseignante.     

« Service de garde »

Nathalie* hésite toujours à renvoyer sa fille dans sa classe de 6e année. « Je crains que cela ne soit pas hyper académique et qu’ils passent leur temps à regarder des films, ce qu’elle peut faire chez nous », avance-t-elle. Elle espère toutefois qu’elle aura de meilleurs outils pour les apprentissages à la maison, particulièrement pour son adolescent de 15 ans.

« Je trouve que c’est hyper difficile comme parent de motiver un ado à faire des apprentissages avec ce qui nous est fourni. Il ne faut pas oublier que nous devons aussi faire du télétravail. Quand on a un enfant dyspraxique et TDAH, comme mon fils de secondaire 3, c’est encore plus complexe. Alors cela a été du gros laisser-aller... des vidéos, du n’importe quoi. Je trouve que c’est un poids lourd pour nous les parents qui devons déjà à bout de bras aider tout au long de l’année. » 

Pour Mylène Rioux, le retour en classe aurait simplement dû porter le nom de « service de garde ». Considérant son garçon de 7 ans et sa fille de 10 ans comme étant privilégiés par leurs capacités d’apprentissage, elle entend garder ceux-ci à la maison aussi longtemps qu’elle le jugera nécessaire. Les situations de travail d’elle et de son conjoint le permettent sans souci. 

« Je pense qu’on se précipite un peu et qu’on n’en sait peut-être pas tout à fait assez sur ce virus-là. Nous sommes anxieux de nature; mes enfants et moi avons été dans les premiers à nous confiner, et nous serons certainement les derniers. Les enfants sont loin d’en souffrir, je leur ai même demandé s’ils aimeraient y retourner, et ils ont dit qu’ils préféraient attendre. Ma fille adore apprendre, et elle s’est même demandé si les élèves allaient réellement voir de la matière, comme il manquerait la moitié de la classe. Elle le fait très bien elle-même à la maison avec les exercices qu’on lui donne », indique la Sherbrookoise, qui estime cependant que le retour en classe pourrait représenter une opportunité pour les élèves en difficultés d’apprentissage de bénéficier d’un peu plus de soutien. 

Et le secondaire ?

Christelle Lefevre, ancienne Commisaire de la CSRS et mère d’enfants au secondaire, ne saisit pas la décision de fermer les écoles secondaire jusqu’à la fin août. « Tous les arguments pour justifier le retour du primaire sont tout aussi valables pour le secondaire, voire même plus ! Il y a autant d’enfants avec des difficultés d’apprentissage. Puis, au niveau social et santé mentale, c’est aussi important chez les ados. Comment va-t-on s’assurer du maintien de leurs acquis ? Comment va-t-on éviter le décrochage alors qu’on sait que c’est après les longues périodes de congé que les élèves à risque décident de ne pas revenir à l’école ? On n’aura jamais eu une aussi longue période d’arrêt. » 

*(nom fictif)