Jean-Claude Gigère présente une photo de son père, le soldat Arthur Giguère.

Un Sherbrookois à l'honneur à la Citadelle

SHERBROOKE — Arthur Giguère est parti de Sherbrooke en 1914 pour l’Europe afin de participer à la Première Guerre mondiale. Après avoir vécu la misère dans les tranchées, il est fait prisonnier par les Allemands. Son histoire est maintenant racontée à la Citadelle de Québec dans le cadre de l’exposition Ils ont vécu la guerre.

L’histoire du Sherbrookois décédé en 1968 a été découverte il y a une dizaine d’années, lorsque Jean-Claude Giguère, le fils d’Arthur, a aidé son frère à déménager. En faisant le ménage du grenier, il a aperçu une vieille mallette. « Mon frère ne se souvenait même pas comment cette valise s’était rendue là. Il ne l’avait jamais ouverte. Lorsque j’ai regardé dedans, j’ai constaté qu’elle contenait plein de lettres et d’enveloppes que mon père avait envoyées à ses parents », se rappelle-t-il.

En effet, la mallette contenait les lettres qu’a envoyées Arthur Giguère à ses parents. En tout, plus de 80 lettres ont été lues et placées dans le bon ordre par Jean-Claude Giguère, qui n’avait jamais entendu l’histoire de son père. « C’est un trésor. J’ai passé des heures et des heures à les démêler. J’ai pu suivre l’histoire du mois d’août 1914 jusqu’à son retour au Canada en janvier 1919. Chez nous, nous étions neuf enfants et personne ne lui a parlé de la guerre. On savait qu’il avait été prisonnier, puisque dans la maison, il y avait un cadre avec ses médailles ainsi que la lettre du roi d’Angleterre et des photos de prisonnier », décrit-il.

« On ne voulait pas en discuter, poursuit-il. C’était tabou dans ce sens où mon père faisait des cauchemars pratiquement toutes les nuits. Souvent, il frappait dans le mur, il criait en allemand. On était obligé d’aller le brasser pour qu’il arrête. J’étais assez jeune. »

Des années d’enfer

Durant trois ans, l’homme pouvait se nourrir de « deux tasses de café et 200 grammes de pain composé de pommes de terre et d’un sous-produit de bran de scie le matin, de la soupe de carottes et de navets et rarement de restes de viande le midi, et deux tasses de thé le soir », dans la prison de Münster, selon un document fourni par Jean-Claude Giguère, qui a pris soin de taper les faits saillants des lettres de son père.

C’est lors d’une mission d’éclaireur que M. Giguère a été fait prisonnier des Allemands. « Mon père et un coéquipier, en patrouille dans le no man’s land entre deux tranchées durant la nuit, se sont fait tirer dessus. Mon père a reçu une balle dans le bras et a été capturé le 23 décembre 1915. Son collègue a eu la balle dans la tête et est décédé », raconte son fils qui, lors d’un voyage en Europe, a vu la pierre tombale de l’ancien coéquipier
de son père.

Beaucoup de lettres ont été censurées par des employés de la prison. M. Giguère devait faire semblant d’être bien. Des photos le montrant en costume ont même été prises par les Allemands et envoyées à ses parents. Les parents et les proches d’Arthur Giguère, eux, envoyaient de la nourriture et du tabac au soldat prisonnier.

Dans un article de La Tribune datant du 24 janvier 1919, on peut lire qu’« il devait, avec ses compagnons d’esclavage, exécuter un travail surhumain, du lever au coucher du soleil. Rendu à bout de forces, parfois, et ne pouvant à peine se trainer, on l’obligeait à continuer sa besogne à coup de cravache et de bâton. Il reçut une fois un échantillon de ce genre de traitement qui le conduisit à l’hôpital pour un stage d’une dizaine de jours », avait raconté Arthur Giguère au journaliste de l’époque.

Le retour au pays de M. Giguère n’a pas été des plus faciles. Dans une lettre envoyée au gouvernement datée de 1936, il a tenté de faire augmenter sa pension de vétéran. « [...] À mon arrivée à Sherbrooke, je suis allé travailler à la Fairbank dans mon métier de mouleur. [J’ai travaillé] huit jours et [j’ai été] renvoyé, incapable de faire l’ouvrage et aussi [à cause] d’un empoisonnement du sang. J’ai essayé une autre manufacture, ça a été la même chose. En 1919 [j’ai été] toute l’année sans travail et j’ai été obligé d’aller à Plessisville, Montmagny, Cornwall, Ontario, sans succès. En 1921, je suis allé aux États-Unis huit mois [...] », avait-il plaidé, ajoutant avoir été victime de nombreuses blessures.

Exposition

C’est surtout le profil de prisonnier qui a incité la Citadelle à emprunter des archives de la famille Giguère afin de les exposer au grand public. « Ils ont voulu rappeler le centenaire de l’Armistice. Ils ont voulu faire une exposition présentant un soldat qui revient de la guerre, une infirmière, un prisonnier et un blessé. Ils ont réussi à savoir que mon père était revenu en tant que prisonnier et c’est rare de voir des archives si complètes », résume Jean-Claude Giguère, visiblement fier de son paternel.
TEXTE-courant:       L’exposition Ils ont vécu la guerre se tient jusqu’au 17 juin à la Citadelle de Québec.